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Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux (FON1-V61)

Description

Cet enregistrement d'événement met en vedette Chantal Hébert, l'une des voix les plus influentes du journalisme politique canadien, ainsi que ses collègues Althia Raj et Paul Wells, qui se penchent sur la manière dont les médias sociaux redéfinissent les communications politiques et le discours public au Canada.

Durée : 01:27:27
Publié : 15 juin 2026
Type : Vidéo
Événement : Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux


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Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux

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Transcription : Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux

[00:00:00 Une série d'images montrant des personnes entrant dans l'auditorium.]

[00:00:22 Salle de conférence faiblement éclairée. La page de titre est visible sur un grand écran au fond de la scène. On y voit un portrait de Chantal Hébert. Texte à l'écran : Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux, avec Chantal Hébert. On entend le murmure collectif du public].

[00:00:26 La page de titre animée apparaît en plein écran et présente un montage d'images pendant que la narratrice parle.]

Narratrice : La conversation politique canadienne a changé.

Pas lentement, pas discrètement, Mais de façon radicale, parfois chaotique et irréversible.

Pendant des décennies, les échanges entre les gouvernements et la population suivaient un parcours clair. Un modèle imparfait, mais structuré.

Aujourd'hui? Tout s'est renversé. La conversation politique est devenue instantanée, émotionnelle, fragmentée. Les réseaux sociaux sont désormais le nouvel espace public,

ouvert à tout le monde, animé et façonné par les algorithmes. Dans cette nouvelle réalité, une question s'impose : Qu'est-ce qui influence réellement la conversation politique au Canada aujourd'hui?

Pour nous éclairer dans cette transformation, une figure incontournable du journalisme politique au Canada. Journaliste et chroniqueuse depuis 1975, elle a couvert la Colline du Parlement pour Radio‑Canada, La Presse, Le Devoir et le Toronto Star.

Présente à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, elle est l'une des voix les plus respectées de l'analyse politique au Canada.

Chantal Hébert.

Bienvenue à Manion 2026.

[00:01:56 Nathalie Laviades Jodouin apparaît sur scène à un pupitre. L'écran au fond de la scène présente un portrait d'elle et son titre : Maîtresse de cérémonie.]

Nathalie Laviades Jodouin : Bonjour à tous et bienvenue à la Conférence Manion 2026 : La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux.

[00:02:13 Texte à l'écran: Nathalie Laviades Jodouin, Vice-présidente principale, Opérations du secteur public et inclusion, École de la fonction publique du Canada]

Nathalie Laviades Jodouin : Mon nom est Nathalie Laviades Jodouin. Je suis vice-présidente principale à l'École de la fonction publique du Canada et je serai votre maître de cérémonie cet après-midi.

Je tiens tout d'abord à témoigner ma reconnaissance et mon respect à la nation algonquine Anishinaabeg, à qui appartiennent les terres non cédées sur lesquelles nous nous trouvons. Nous rendons hommage à leur richesse historique, culturelle et linguistique, et nous reconnaissons le lien continu qui les unit à ce territoire en tant que gardiens de ces terres et de ces eaux. Nous sommes reconnaissants de vivre, de travailler et d'apprendre sur ces terres, et nous rendons hommage à leur présence durable et à leur intendance. Alors que nous continuons de reconnaître l'importance de la réconciliation, nous sommes déterminés à établir des relations véritables avec les peuples autochtones et à reconnaître les contributions importantes des communautés autochtones. Prenons un instant pour rendre hommage au territoire, aux populations et à l'histoire. Merci.

Depuis plus de 30 ans, la Conférence Manion est l'un des événements annuels les plus importants de l'École. La famille Manion peut être fière de l'héritage de John Lawrence Manion, le premier directeur du Centre canadien de gestion, dont le nom est honoré dans le cadre de cet événement. Il s'agit d'une occasion de dialoguer avec d'éminents conférenciers issus de différents horizons, professions et points de vue.

Il s'agit également d'une occasion pour nous d'être interpellés par d'autres professionnels qui remettent en question le statu quo, s'interrogent sur l'avenir et nous aident à élargir nos horizons et nos points de vue. Notre conférencière d'honneur cet après-midi s'inscrit parfaitement dans la tradition de la Conférence Manion. Après sa présentation, un groupe d'experts se joindra à elle afin d'explorer en profondeur les forces qui façonnent le discours politique entre le gouvernement et les Canadiens.

Et maintenant, à propos de notre conférencière d'honneur. Chantal Hébert est chroniqueuse politique. À ce titre, elle participe régulièrement à diverses émissions d'information à la radio et à la télévision, y compris le panel politique hebdomadaire At Issue dans le cadre de The National, le téléjournal de CBC, et Good Talk sur SiriusXM, animé par Peter Mansbridge. En français, elle participe aux émissions Les coulisses du pouvoir et Tout un matin à l'antenne de Radio-Canada. Ses chroniques sont publiées chaque mois dans le magazine L'Actualité.

En journalisme, depuis 1975, elle a occupé successivement des postes à la colline Parlementaire de Radio-Canada, Le Devoir, La Presse et le Toronto Star.

Chantal Hébert est diplômée du Collège universitaire Glendon de l'Université York. Elle est Senior Fellow au Collège Massey de l'Université de Toronto et détient des diplômes honorifiques d'une douzaine d'universités canadiennes. Elle a été boursière de la Fondation Asie-Pacifique, Malaisie et Japon, à deux reprises. Elle est récipiendaire de la mention de service public de l'APEX en 2005. En 2006, elle a reçu le Prix d'excellence en journalisme et politiques publiques Hyman-Solomon et le Pinnacle Achievement Brighten Award de l'Université York. En 2012, elle a été nommée officier de l'Ordre du Canada. Son deuxième ouvrage intitulé Confessions post-référendaires a été publié simultanément dans les deux langues en 2015. En 2019, ses collègues de La Tribune de la presse parlementaire lui ont décerné le prix Charles-Lynch en reconnaissance de sa couverture politique pancanadienne. En 2024, elle a reçu le prix Michener-Baxter pour l'excellence en journalisme et en 2025, elle a reçu l'Ordre national du Québec.

Hou! Un parcours impressionnant. La liste de ses réalisations est incroyable. Nous avons beaucoup de chance de l'accueillir et qu'elle soit avec nous aujourd'hui. Sur ce, je vous invite à vous joindre à moi pour accueillir Chantal Hébert.

[00:06:11 Sous les applaudissements du public, Nathalie Laviades Jodouin quitte la scène et Chantal Hébert prend sa place. Le grand écran affiche maintenant le portrait de Mme Hébert. Texte à l'écran : Conférencière d'honneur.]

[00:06:34 Chantal Hébert apparaît en plein écran. Elle est montrée sous plusieurs angles de caméra pendant sa présentation. Texte à l'écran : Chantal Hébert, Journaliste, autrice et chroniqueuse politique canadienne.]

Chantal Hébert : Merci, c'était gentil d'être venu. Non, sérieusement, à chaque fois que j'entends ça, je me dis : cette pauvre femme doit être terriblement fatiguée. Surtout qu'en chemin, j'ai quand même réussi à avoir deux enfants, cinq petits-enfants maintenant, et ma principale tâche à l'extérieur du journalisme depuis la pandémie, c'est l'aide aux devoirs. J'ai même découvert en fin de semaine pourquoi ils n'apprenaient pas la règle du « participe passé », c'est parce qu'elle n'existe plus. Pour quelqu'un comme moi qui a passé toute la 5e année à apprendre comment on accorde le participe passé, ça a été tellement une révélation, parce que moi, je leur disais : « Le participe passé s'accorde quand le complément d'objet direct est placé. » Et là je disais : « Les tartines que... » Et je ne comprenais pas pourquoi il n'y avait jamais en classe cette explication. Alors, je suis à la fine pointe de l'enseignement du français. Je comprends qu'il y a un débat là-dessus, mais je suis totalement pour la fin de l'accord du participe passé. J'ai choisi mon camp.

Les gens qui me connaissent et qui me suivent savent qu'il y a une chose que j'ai toujours essayé de ne pas faire, et c'est de prêcher. Alors, si vous êtes venus ici pour avoir un mode d'emploi avec des solutions, vous êtes au mauvais endroit.

Dans les mots que j'aimais ne jamais retrouver comme titre de mes chroniques, et oui, je vais faire ce que tous les autres avant moi ont déjà fait, et vous êtes certainement nombreux à l'avoir entendu, on n'écrit pas les titres, c'est pas notre faute. Mais moi, je ne voulais pas voir les mots « should » ou « devrait » parce que je pensais que pour prêcher, dans une vie antérieure, quand je suis allée à l'école primaire au Québec, on m'a appris que les gens qui prêchent sont des religieux et qui ne sont pas du même sexe que moi et c'est bien correct, donc je me suis jamais pris pour un curé. Je vais en gros vous donner des observations de ce que moi j'ai vu. C'est pas scientifique du tout, mais de ce que moi j'ai vu de l'évolution ou de la dégradation de la conversation entre la fonction publique et la classe journalistique, et les changements des deux côtés qui ont fait qu'on se retrouve un peu là où on est aujourd'hui.

Ce qui suit s'inspire largement de ce que j'ai vu au cours de mes décennies d'analyse politique. J'ai commencé à Queen's Park et j'ai atterri ici une fois. Je ne suis pas restée. Je suis revenue 10 ans plus tard. Et cette fois-ci, ça a marché un peu mieux.

En passant, je n'avais d'ailleurs pas l'intention d'être journaliste politique. J'avais une idée très précise de ce que j'allais faire dans la vie. Je voulais devenir journaliste, mais j'ai toujours voulu être dans les coulisses. Ce genre de choses – les microphones, les caméras – ça ne m'intéressait pas. Je me voyais devenir rédactrice en chef. Et, comme l'ont fait plus de journalistes qui couvrent la politique que vous ne le pensez, j'ai postulé très tôt pour un poste d'agente des affectations, que je n'ai pas obtenu.

On m'a donc envoyée à Queen's Park pour me sortir de la salle de rédaction. Et je ne suis jamais revenue. J'ai participé une fois à une table ronde à l'Université de Montréal pour des étudiants en journalisme. Nous étions trois. Et deux sur trois avaient commencé à couvrir la politique pour la même raison. Quelqu'un voulait les faire sortir de la salle de rédaction. Et ainsi, on m'a dit « tu ferais une excellente correspondante parlementaire ». Bien sûr. Quelqu'un qui fuit les microphones et les caméras? Oui, bien sûr que ce rôle est pour moi.

Une grande partie des observations qui vont suivre sont fondées sur un cours sur l'influence des médias sur la politique publique que j'ai donné pendant deux décennies à la Queen's School of Business, donc si certains d'entre vous dans cette salle l'ont suivi – c'est un cours de deux semaines. Il est réservé aux fonctionnaires – si vous y avez participé, je vous présente mes excuses d'avance. Vous entendrez de nouveau certaines blagues et certaines anecdotes.

Au début de la session, j'ai pensé que j'avais décroché un très bon contrat. On m'a invitée en 1999, alors que j'étais sur le point de passer de La Presse au Toronto Star, et je me suis dit : « Ça a l'air intéressant. Pourquoi ne pas essayer de donner ce cours? » Je le faisais avec Jeffrey Simpson, nous partagions donc le travail à ce moment-là. J'ai donc rédigé mes observations. Puis on m'a réinvitée, et j'ai commencé à donner le cours deux fois par an. Au début, je me suis dit que les enseignants ont vraiment la vie facile. Vous vous imaginez, j'avais écrit un texte une fois et il ne me restait qu'à le présenter encore et encore.

C'est vrai, sauf que les médias ont changé mes plans. Au bout de quelques années, lorsque j'ai été engagée pour présenter le cours, nous nous trouvions au début de ce que l'on a appelé, ou de ce que l'on a fini par appeler, la guerre de la presse écrite. Le National Post venait de voir le jour. Et cette guerre de la presse écrite se déroulait en grande partie sur le terrain de la politique. Je pense que mon ami Paul Wells a probablement bénéficié de cette guerre. C'est la raison pour laquelle j'ai atterri au Toronto Star. Chaque média voulait augmenter son effectif politique afin de gagner la guerre. De toute évidence, il ne reste que très peu de choses des vainqueurs de cette guerre, car les principaux protagonistes, comme les dinosaures, se sont éteints. Et ce n'est pas parce qu'une météorite leur est tombée dessus. Ils ont simplement été victimes des progrès technologiques.

Mais les deux questions, ou les deux choses qui n'ont pas changé, ou l'axe principal qui n'a pas changé depuis que j'ai commencé à donner ce cours, c'est la question qui était posée à l'époque, à savoir l'influence des médias sur les politiques publiques. Et je soutiens encore aujourd'hui que, hier comme aujourd'hui, l'influence des médias sur l'opinion publique en général est largement surestimée, du moins en ce qui concerne les résultats des politiques publiques. Je pense que c'est tout aussi vrai aujourd'hui que ça l'était à l'époque, peut-être même plus. On lit parfois des articles sur l'état des médias, et je précise que je ne passe pas beaucoup de temps à m'intéresser à l'état des médias parce que je m'intéresse davantage à l'état des relations entre le Canada et les États-Unis, allez savoir pourquoi. Mais on a toujours l'impression que nous constations tous les mêmes faits et que nous arrivions tous aux mêmes conclusions et que, sur cette base, ce que l'on appelle aujourd'hui les médias grand public exerçaient une grande influence sur l'opinion publique.

Mais en réalité, même à l'époque, lorsque les médias se mobilisaient pour promouvoir une position donnée, cela ne fonctionnait généralement pas. Je vais vous donner un exemple. Je sais qu'au moins une personne dans cette salle a vécu cette expérience. L'Accord de Charlottetown, qui était censé mettre fin à la guerre constitutionnelle, a été soutenu par tous les éditorialistes du pays hors Québec, et au Québec par la plupart des journaux, y compris La Presse, tant par les éditorialistes que par les journalistes.

Le premier jour de la campagne pour le référendum de Charlottetown, le Globe and Mail titrait « La bataille pour le Canada commence maintenant ». Et nous savons tous comment cela s'est terminé : par l'échec retentissant des élites politiques et économiques qui faisaient la promotion de l'Accord.

Il est intéressant de noter que même à l'époque, il n'était pas nécessaire d'avoir beaucoup de pouvoir ou d'influence pour changer l'issue d'un enjeu comme celui d'un référendum sur la Constitution. Les principaux hommes politiques qui s'opposaient à l'Accord étaient Jacques Parizeau et Preston Manning – je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils n'ont pas collaboré pour élaborer une stratégie, même si, plus tard, ils auraient pu s'entendre, car ils étaient tous deux des mordus de la politique, en quelque sorte – et Pierre Trudeau.

C'était le camp du « non ». Et pourtant, le camp du « non » a remporté une victoire écrasante dans tout le pays, alors que l'on trouvait dans le camp du « oui » à peu près tous les premiers ministres provinciaux du pays, tous les chefs de l'opposition, tous les chefs fédéraux sauf ceux associés au Bloc Québécois, les milieux d'affaires et tous les éditorialistes de l'époque.

En plus, c'était à l'époque de la guerre en Iraq. Nous avons tendance à nous enorgueillir du fait que nous ne sommes pas allés en Iraq à la demande de l'administration Bush. Ce que les gens oublient, c'est qu'à l'époque, l'opinion publique était partagée également sur la question de la participation à la guerre. Hors Québec, les éditorialistes étaient très majoritairement en faveur de la participation à la guerre. Pourtant, quelques mois après le début de la guerre et avant qu'elle ne dégénère, l'opinion publique avait évolué et était favorable à Jean Chrétien.

Voilà le genre de choses que je couvrais. Et cela m'a convaincue que lorsqu'on lit parfois qu'il fut un temps où les médias étaient un phare qui guidait les gens dans la bonne direction, oubliez ça. La lumière de ce phare était faible et, parfois, elle égarait les gens. Mais quoi qu'il en soit, les gens le remarquaient, puis passaient à autre chose et forgeaient leur propre opinion, ce qui, à mon avis, est le signe d'une société saine, à vrai dire.

Mais là où les médias sont le plus influents, et je crois qu'ils ont gagné en influence, pas nécessairement de manière importante, c'est dans ce que l'on appelle le bocal politique. C'était vrai à l'époque et ça l'est encore aujourd'hui. Les politicien·nes, les stratèges et probablement beaucoup d'entre vous, réagissent – je dirais même réagissent de manière excessive – plus fortement aux reportages des médias qui les touchent directement que ne le ferait tout lecteur ou toute lectrice normale.

Et je comprends ça, car selon mon expérience, si un reportage mentionne votre nom, porte sur un projet sur lequel vous travaillez ou si le nom de votre patron·ne est mentionné dans un reportage, tous les autres reportages ne vous intéressent plus. Peu importe que le site Web contienne 15 autres articles ou que le journal ait relégué l'article à côté de la rubrique nécrologique, pour vous, c'est l'article le plus important. Ça devient le seul article, alors que la plupart des gens normaux n'auront probablement même pas remarqué l'article.

Mais ce qui est intéressant et qui n'a pas changé, c'est que la fonction publique, la classe politique, au sens large, est beaucoup plus susceptible de s'inspirer de ce qu'elle voit dans le bocal politique que le public. Je n'ai donc probablement aucune influence sur l'électorat, mais je peux vous influencer sur des choses que, si vous y réfléchissiez sérieusement, vous ne feriez pas.

De nos jours, la classe politique, et j'utilise encore l'expression au sens large, passe beaucoup plus de temps dans le « bocal » des médias sociaux que l'électrice moyenne ou l'électeur moyen. Oui, je sais que les gens se promènent sans quitter leur téléphone des yeux. Mais les gens ne suivent pas la conversation qui se déroule entre nous dans le bocal. Que ce soit sur Twitter ou X, ou dans des tables rondes, nous échangeons de plus en plus, mais il n'y a pas de véritable conversation. Nous échangeons constamment parce que nous recevons des réponses instantanées. Nous réagissons toujours rapidement, mais pas nécessairement comme autrefois.

Le bocal a considérablement changé au fil des décennies. L'eau n'y est plus aussi limpide. Le verre qui le compose a épaissi. J'irais jusqu'à dire qu'il est peut-être maintenant constitué de verre réfléchissant. Il est toujours plus intéressant de se voir en action que de regarder ce qu'il y a à l'extérieur. De plus en plus, je pense que nous passons beaucoup de temps à nous regarder nous-mêmes et beaucoup moins à faire face à la réalité. En particulier dans l'environnement d'Ottawa, où je ne vis plus, mais qui présente de nombreuses caractéristiques que j'ai laissées derrière moi lorsque j'ai déménagé à Montréal.

Au cours de mon dernier passage au Star, lorsque je me rendais tous les jours sur la Colline du Parlement, certains jours j'allais à la période des questions, et je montais dans ma voiture et je me disais « il s'est passé ceci ou cela ». Je prenais ensuite la route 417, et je passais devant le Herb's, où apparemment vous pouvez échanger des enfants et probablement faire le plein, et je me demandais en passant devant le Herb's : « Alors, est-ce que tous ces événements ont encore de l'importance au-delà du Herb's? Ou est-ce que tout ça est resté derrière moi? »

Et je découvrais rapidement, si je syntonisais une chaîne de radio montréalaise, même Radio-Canada, qui prête pourtant attention à beaucoup de ces choses, que ce que je pensais être vraiment, vraiment important n'était en fait jamais arrivé dans le monde réel. Ou encore cela n'avait pas de réelle importance dans une perspective globale. Et je me disais que c'était vraiment génial de faire ces allers-retours.

Lorsque j'ai commencé à donner des cours à l'Université Queen's, à la fin des années 1990, donc en 1999, certains concepts n'existaient pas. Les médias sociaux? Je pense que les gens auraient cru qu'il s'agissait d'une agence de rencontre. La première fois que j'ai vu l'oiseau Twitter sur un écran de télévision, je n'ai pas compris ce qui se passait. Je me demandais pourquoi y avait-il tout à coup un petit oiseau avec quelqu'un qui pointait des choses? Facebook, YouTube, Twitter, Google. Ah! Envoyer son reportage par Internet? Ça ressemble à une ordonnance pour un truc bizarre. La grande question n'est plus de savoir quel journal va gagner la guerre de la presse écrite, mais de savoir lequel va survivre et quel sera le modèle pour le journalisme.

Et nous n'avons pas trouvé la réponse. Au cas où vous pensez que nous avons trouvé la réponse. J'ouvre une parenthèse pour dire que Paul Wells se débrouille très bien, en faisant quelque chose de vraiment différent sur Substack. Peter Mansbridge se débrouille très bien avec sa chaîne Good Talk et son balado. Je pense qu'il s'agit là d'exemples de moyens de sortir des sentiers battus.

Malgré tout, chaque fois que je regarde cette expérience – la mienne, celle de Paul, celle de Peter – je me pose toujours la même question. Paul, Peter et Chantal ne sont pas nés pour être les personnes qu'ils sont aujourd'hui. À un moment dans leur parcours, ils sont passés par une salle de rédaction où on leur a appris les ficelles du métier, ce qui leur a permis d'arriver là où ils sont. Où seront les salles de rédaction qui feront la même chose pour les Paul, les Peter et les Chantal de demain? On ne peut pas simplement se présenter et dire : je suis moi. Je le sais parce que certains ont essayé. On ne peut pas seulement se présenter, dire « je suis moi » et penser que l'on aura un public et que l'on sera en mesure de présenter des faits utiles à ce public sans être passé d'abord par un lieu d'apprentissage.

Je compare toujours la couverture de la politique, ou du moins mon expérience, au fait que je me suis présentée à Queen's Park en sachant jouer du xylophone. Plus tard, j'ai pu jouer du piano. Et avec beaucoup, beaucoup de chance,

tu joues de l'orgue. Mais tu commences avec le xylophone. Et s'il n'y a plus de place où tu commences avec le xylophone, « Tu ne vas jamais te rendre au piano et à l'orgue. » Et non, ce n'est pas vrai. Je sais que c'est tentant de croire que certains d'entre nous sont Mozart, puis on est avec le bout des doigts la musique parfaite et on peut aller à l'orgue immédiatement, mais ce n'est pas le cas. Et s'il y a une chose qu'on apprend quand on arrive sur une colline Parlementaire, c'est—et ça va dans tous les sens—c'est qu'on découvre tout ce qu'on ne sait pas. Et là, on commence à apprendre tout ce qu'on ne sait pas. Mais, s'il n'y a pas d'endroit pour faire ça, un jour, les journalistes qu'on considère aujourd'hui comme des gens qui ont de l'expérience, qui la partagent et qui la transmettent au public ou à d'autres générations, il n'y aura plus d'endroit pour les former. Ou d'être, comme moi, quelqu'un qui est arrivé à 21 ans dans une salle de nouvelles en pensant que mon avenir était de me tenir loin des micros, grand plan de match. J'ai réussi quand même à payer une hypothèque, à élever 2 enfants. Ma crainte, quand je regarde l'état du journalisme, c'est que ça va devenir un job pour « entry level », mais un jour, quand on devient des adultes et que ça devient sérieux, il va falloir se trouver un vrai job. Et ça, ça m'inquiète un peu.

Qu'en est-il donc de l'interaction entre les fonctionnaires et la classe politique? Je crois qu'en dépit de toutes les technologies, le premier et le plus grand changement a été l'avènement d'un environnement opérationnel 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Et Internet. Cela signifie essentiellement que les reportages ne dépendent plus d'une heure de tombée.

Lorsqu'un événement se produit, la nouvelle n'est pas publiée à 9 heures le lendemain matin ou à 22 heures. L'information est toujours disponible, tout comme les personnes qui la recherchent. Internet a considérablement modifié la recherche d'informations. Il a transformé les expéditions de pêche des médias, si l'on peut dire, en expéditions de chasse. Je vais vous expliquer pourquoi.

Autrefois, j'aurais appelé un·e fonctionnaire pour obtenir des informations de base et je serais partie de là. Aujourd'hui, si j'appelle quelqu'un, c'est que je suis prête à tout. Je connais déjà toutes les bases. Si j'appelle, c'est parce que j'ai découvert un problème. Sinon, je n'appellerais pas.

Dans ces conditions, la personne qui répond n'est plus forcément quelqu'un qui connaît le domaine sur lequel je pose ma question. Il s'agit plutôt d'une personne compétente en gestion de crise, la personne à qui l'on dira : Chantal Hébert a laissé un message. Pensez-vous qu'on va me laisser parler à la personne la mieux informée sur la clause dérogatoire? On me laissera plutôt parler à quelqu'un qui pourra me repousser et m'envoyer sur des fausses pistes.

À mes débuts, je couvrais le système d'éducation francophone de l'Ontario [qui] était en train de se mettre en place. Ainsi, chaque mois de septembre, mon travail consistait à appeler une personne que je n'avais jamais rencontrée mais à qui j'avais parlé trois années de suite et qui travaillait à Queen's Park au ministère de l'Éducation. Nous passions ensemble en revue tous les chiffres des inscriptions à l'école primaire de langue française – c'était une activité en pleine croissance à ce moment-là parce que le système commençait à peine à se mettre en place. Et grâce à toutes ces informations, je pouvais réaliser un certain nombre de reportages sur ce qui se passait dans le système scolaire.

Mais aujourd'hui, je trouverais tous ces chiffres sur Internet, et si j'appelle Queen's Park, c'est qu'il y a un problème quelque part. Et je leur dirais : « S'il vous plaît, dites-moi comment vous allez résoudre ce problème. » À ce moment-là, le dossier devient plus politique, et à ce moment-là, on ne me donne plus accès à la personne qui pourrait m'aider, mais à la personne qui sera là pour que je laisse tranquille le ou la ministre qui est en charge du problème que j'ai trouvé.

Si l'on pense aux services d'accès à l'information du gouvernement, quand j'ai commencé, ces services étaient comme des cliniques sans rendez-vous. On se présentait là si on avait mal au coude, et il y avait aussi quelques cas plus graves. Aujourd'hui, ces services ressemblent davantage à des salles d'urgence. On y reçoit des cas lourds, et la réponse s'est en quelque sorte adaptée. Dans le même temps, il y a moins de journalistes de terrain qu'auparavant.

Cela s'explique en partie par le fait que la capacité à cultiver des sources solides dans un domaine donné a été reléguée au second plan par rapport à la nécessité de produire des rapports et des informations rapidement. Et à bien des égards, pas toujours, mais dans de nombreuses organisations aujourd'hui, les journalistes qui ont de bonnes sources sont souvent considérés comme moins précieux que les journalistes rapides. Et il est difficile d'être l'un et l'autre.

J'ai travaillé à la radio, à la télévision et dans la presse écrite. Lorsque je suis passée de la radio à la presse écrite, j'ai pensé que j'avais atterri au paradis. Soudain, je pouvais travailler toute la journée, parler aux gens toute la journée, puis écrire. Lorsque je travaillais à la radio, c'était comme avoir un nouveau-né. Il faut le nourrir à 8 heures, à midi, à 17 heures, à 22 heures, et on recommence le lendemain. Vous y pensez toujours. Où est le lait? Est-ce qu'il est à la bonne température?

De nos jours, les journalistes de la presse écrite, qui ne travaillent plus nécessairement pour ce que l'on entendait auparavant par « presse écrite », sont censés produire la même quantité que celle que je produisais en tant que journaliste radio, c'est-à-dire qu'ils nourrissent la bête cinq fois par jour si possible. Cela ne vous laisse pas beaucoup de temps pour réfléchir et réagir. Et c'est vrai dans les deux sens. Le temps de réaction des gouvernements a été considérablement réduit.

Lorsque je couvrais les négociations du lac Meech, il y a longtemps, quelqu'un pouvait dire quelque chose à Terre-Neuve, et avant que cela n'arrive à Ottawa et que quelqu'un à Ottawa ne doive réagir, cela pouvait prendre de 24 à 36 heures. Et dans ce laps de temps, on avait le temps de comprendre ce qui avait été dit à un endroit avant de dire quoi que ce soit dans l'autre. Lorsque News World est apparu à la fin des débats sur l'Accord du lac Meech, tout cela a changé parce qu'il était désormais possible de tout voir en direct. On ne dépendait plus d'un journaliste qui avait posé une question, qui avait rédigé une dépêche qui s'était finalement rendue à Ottawa, avant qu'on vous demande d'aller chercher une réaction. Il était désormais possible de voir les événements se dérouler simultanément.

La fin de semaine de l'échec de Meech, j'ai dû décider où je voulais être. L'Assemblée législative du Manitoba allait voter sur l'Accord du lac Meech. Clyde Wells devait décider ce qu'il allait faire du retrait de la résolution. Au même moment, les libéraux choisissaient un nouveau chef à Calgary, Jean Chrétien. Et pour la première fois de ma carrière, je savais exactement où je devais être. C'était mon bureau sur la Colline du Parlement. Pourquoi? Parce que j'avais un téléviseur. C'était une révolution. C'était le seul endroit où je pouvais voir Clyde Wells, le vote au Manitoba, et tout ce que les libéraux faisaient à Calgary, sans rien manquer.

Je vais essayer de vous donner une idée de l'ampleur du changement – et je ne parle pas seulement du temps de réaction des gouvernements, pour lequel tout ce que je dis est encore plus vrai maintenant que les journalistes et les politicien·nes ont la capacité de communiquer instantanément les uns avec les autres. Permettez-moi de vous expliquer en quoi consistait le contrôle du message et comment il était possible à l'époque.

Au milieu des années 1980, en 1985, je couvrais la campagne électorale de l'Ontario. Frank Miller était le premier ministre. Je suivais la campagne des conservateurs. Et c'est ce jour-là que l'article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés est entré en vigueur. Le premier ministre a donc été interrogé sur l'article de la Charte relatif au droit à l'égalité. Il ne maîtrisait pas du tout le sujet. Il royalement mis les pieds dans les plats.

Nous étions à Kingston. Ils nous ont mis dans un autobus, l'autobus de campagne. Ils nous ont conduits juste à l'extérieur de Kingston dans un endroit très agréable où il y avait un bar et un barbecue. Pas de téléphone. Pas de voisins. Et ils nous ont servi à manger. Mais nous n'avons pas pu envoyer nos reportages, car nous n'avions pas de téléphone. Le temps que nous arrivions – et il aurait fallu marcher presque vingt kilomètres pour trouver la maison, c'était vraiment un endroit très joli et pittoresque – à notre retour, le procureur général avait donné une conférence de presse et avait tout arrangé. Imaginez quelqu'un qui essaierait de faire ça aujourd'hui. Aujourd'hui, si je couvre une campagne et qu'un candidat de l'autre campagne dit quelque chose, je le vois instantanément sur mon téléphone. Et je me retourne déjà pour obtenir une réaction. Et cela complique la manière dont les informations peuvent être traitées par les gouvernements. Le public consomme également l'information différemment, ce qui modifie également la manière dont la classe politique et la fonction publique peuvent interagir avec le public.

À l'époque des négociations sur la Constitution, je voyais tous les soirs un membre du cabinet du premier ministre ou d'autres personnes informer Peter Mansbridge de ce qui se passait en coulisses. Et je savais déjà que Peter allait ouvrir le journal télévisé en disant : « CBC News a appris ». Et je ne pouvais rien y faire parce qu'au moment où il était à l'antenne, j'avais envoyé mon article au Devoir et mon article ne serait publié que le lendemain matin.

Mais cela signifiait que les gouvernements, le gouvernement, disposaient d'un moyen de faire passer leur message et leur récit à un auditoire massif et impossible à ignorer. Aujourd'hui, vous pouvez passer tout le temps que vous voulez à essayer de préparer les journalistes. Ça ne changera rien. La nouvelle sera traitée comme elle sera traitée. Pris ensemble, les changements que j'ai énumérés ci-dessus se traduisent par une réalité : jusqu'à présent, la plupart des gouvernements ont trouvé que la meilleure façon de faire face à la nouvelle réalité de l'information était de se retrancher derrière un mur de silence relatif, ou en répétant des lieux communs et des slogans, plutôt que de rendre compte de leurs politiques.

Je vais donner un dernier exemple, parce que je veux laisser du temps à mes amis du groupe de discussion, qui ont beaucoup de choses intéressantes à dire. Autrefois, j'appelais l'un d'entre vous après avoir créé une onde de choc en laissant un message. Ça n'arrivait pas à l'époque, et je pouvais passer des coups de fil et laisser des messages sans faire courir le moindre risque à qui que ce soit, y compris celui d'un infarctus.

Je vous appelais et je vous posais une question. Et si la réponse consistait à se retrancher derrière un mur, la première réponse ne m'apprenait rien. Mais la deuxième fois que je posais la même question, en tant qu'être humain normal, vous ajoutiez quelques éléments parce qu'il est difficile de répéter la même chose. Et lorsque je répétais la question une troisième fois, généralement en prenant un angle différent, vous me disiez quelque chose.

Mais aujourd'hui, si je vous envoie un courriel, cela ne vous coûte rien de répondre : « Nous faisons du bon travail, et c'est tout ce que nous avons à faire parce que nous sommes parfaits. » Et si je pose à nouveau la question, vous pouvez répondre à nouveau : « Nous faisons du très bon travail et nous sommes parfaits. » Et cela ne vous fera pas de mal. En conséquence, nos conversations sont devenues des dialogues de sourds.

Grâce à Internet et à la grande quantité d'information qui circule librement, nous aurions dû avoir la possibilité d'avoir des conversations plus enrichissantes, mais nous avons plutôt choisi de nous retrancher dans des silos parce qu'il est impossible de contrôler les messages, et lorsque vous ne pouvez pas contrôler les messages, vous vous rabattez de plus en plus sur des messages ridicules et vides de sens. Ainsi, au lieu d'un dialogue élargi, nous avons, au mieux, une série de monologues parallèles et, au pire, d'épais cônes de silence.

En terminant, comme j'ai toujours envie de le dire chaque fois que je parle de ce sujet, j'aimerais dire un mot sur le supposé bon vieux temps du journalisme politique. Oui, j'ai assisté à la fin de cette période. Avant que nous entrions dans la salle, je racontais que première fête de Noël à laquelle j'ai assisté sur la Colline du Parlement, où je suis arrivée à la fin des années 1970, lorsque la télévision est arrivée. Je faisais des stages en journalisme, et j'ai découvert que la Colline du Parlement n'était pas la meilleure école pour une jeune femme. J'ai donc décidé de démissionner et de retourner apprendre mon métier à Toronto. Mais avant de partir, comme c'était Noël, j'ai été invitée à une fête de Noël. Mes collègues de Radio-Canada m'ont dit : « Il y a un député – dont je vais taire le nom ici – qui organise une fête dans son bureau et nous sommes tous invités ». Nous nous présentons donc sur la Colline du Parlement, dans le bureau du député. La porte s'ouvre, et je suis la seule femme qui n'est pas payée pour être là. Je suis également la seule à ne pas porter de bas résille.

Donc, lorsque les gens vous parlent du bon vieux temps, pensez que si nous étions dans le bon vieux temps, je ne serais pas ici. Ça n'arriverait pas. Et quand les gens vous parlent de l'âge d'or des médias grand public, ma dernière anecdote se passe en novembre 1981. J'attends un taxi devant le centre des congrès. Les grands noms des médias anglophones et francophones sont dans la tribune de presse, mais je ne fais pas partie de ce groupe. Je suis là pour couvrir Bill Davis et je n'ai pas la moindre idée de ce que je fais – mais ils font leurs numéros.

L'un d'entre eux parle en anglais du Québec et il est évident qu'il ne parle pas un mot de français et qu'il n'a pas la moindre idée de ce qui se dit en français. Et l'autre fait son numéro en français et parle du reste du Canada, la big blob qui bouge tous les matins, qui se réveille en se disant : Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour faire chier le Québec? Ça, c'est le journalisme de 1981-82, des gens qui ne parlent pas un mot de français mais qui expliquent le Québec aux Canadiens. Extraordinaire! Et des gens qui connaissent tellement bien le Canada que le plus loin qu'ils l'ont visité, c'est en traversant le pont interprovincial pour venir à Ottawa. Alors, si vous pensez qu'il y avait un âge d'or, je vous invite à oublier ça puis à essayer d'améliorer celui que vous avez aujourd'hui. Il y a plein de choses qui sont mieux qu'avant. Merci.

[00:38:49 Sous les applaudissements du public, Chantal Hébert quitte la scène et Nathalie Laviades Jodouin revient au pupitre. La caméra montre différents angles de Nathalie, et toute la scène qui est installée avec quatre chaises].

Nathalie Laviades Jodouin : Merci beaucoup, Madame Hébert. Je pense que vous avez préparé le terrain pour ce qui sera, j'en suis convaincue, une discussion très, très riche.

[00:39:11 Texte à l'écran : Nathalie Laviades Jodouin, Vice-présidente principale, Opérations du secteur public et inclusion, École de la fonction publique du Canada.]

Nathalie Laviades Jodouin : Et peut-être que je ne parlerai que pour moi, mais je suis presque sûre que c'est le cas pour vous tous ici, mais la prochaine fois que je verrai l'affiche du Herb's sur la route 417, je penserai à vous, Madame Hébert.

Sur ce, nous avons l'occasion de passer à la phase suivante avec un groupe estimé de panélistes qui apporteront un éventail de points de vue à la discussion. Pour nous guider dans cette conversation, je voudrais tout d'abord vous présenter notre animateur, Taki Sarantakis.

En tant que président de l'École de la fonction publique du Canada et fort d'une longue carrière dans le domaine des politiques publiques et du leadership au sein du gouvernement fédéral, il apporte une grande richesse de points de vue et d'expérience à cette conversation. Je vous invite à vous joindre à moi pour lui souhaiter la bienvenue sur scène.

[00:39:53 Le public applaudit lorsque Taki Sarantakis entre en scène et s'assoit dans le fauteuil de l'animateur. Le grand écran au fond de la scène montre un portrait de Taki Sarantakis. Texte à l'écran : Modérateur.]

Nathalie Laviades Jodouin : Nous sommes également ravis d'accueillir Althia Raj parmi nous aujourd'hui. Althia – je sais, j'ai entendu des cris – Althia est chroniqueuse nationale au Toronto Star et participe régulièrement au panel « At Issue » de l'émission The National à CBC News, ainsi qu'au balado « The Bridge » de Peter Mansbridge sur SiriusXM. Avant de rejoindre le Star, elle était responsable éditoriale principale de HuffPost Canada et chef de bureau à Ottawa.

[00:40:28 Le grand écran au fond de la scène montre un portrait d'Althia Raj. Texte à l'écran : Panéliste.]

Nathalie Laviades Jodouin : Elle est l'ancienne animatrice et productrice des balados « Follow Up » du HuffPost et « It's Political » du Toronto Star. Elle a été mise en nomination pour plusieurs prix du secteur au fil des ans et a remporté le National Newspaper Award et le John Wesley Dafoe Prize, pour le journalisme politique en 2021. Althia couvre la politique depuis plus de deux décennies et a co-animé des débats électoraux et des débats sur la direction, y compris les débats sur les élections fédérales de 2022 en Ontario et de 2019. Bienvenue, Althia.

[00:40:56 Le public applaudit l'entrée en scène d'Althia Raj. Taki serre la main d'Althia et lui fait signe de s'asseoir].

Nathalie Laviades Jodouin : Nous sommes également ravis d'accueillir Paul Wells. Paul est l'un des plus éminents journalistes indépendants du Canada. Il publie un bulletin d'information par abonnement qui connaît un grand succès et intervient fréquemment à la télévision et à la radio anglophones.

[00:41:16 Le grand écran au fond de la scène montre un portrait de Paul Wells. Texte à l'écran : Panéliste.]

Nathalie Laviades Jodouin : Paul a déjà écrit pour la Montreal Gazette, le National Post, le magazine Maclean's et le Toronto Star. Il a remporté le prix Hyman Solomon pour l'excellence journalistique dans le domaine des politiques publiques, le prix Charles Lynch pour une couverture exceptionnelle des affaires nationales et le prix Shaughnessy Cohen pour une œuvre politique. Paul, merci de vous joindre à nous. Bienvenue.

[00:41:41 Le public applaudit l'entrée en scène de Paul Wells. Paul serre les mains de Taki et d'Althia en passant à la chaise d'un membre du panel].

Nathalie Laviades Jodouin : Et, bien sûr, notre panel ne serait pas complet sans notre conférencière d'honneur, madame Chantal Hébert.

[00:41:58 Le public applaudit, Chantal Hébert serre la main de Taki et prend place parmi les autres participants. Nathalie Laviades Jodouin quitte la scène. Le grand écran affiche maintenant le portrait de Mme Hébert. Texte à l'écran : Conférencière d'honneur.]

[00:42:12 Le grand écran montre les portraits de chacun des panélistes. Texte à l'écran :  La conversation politique canadienne à l'heure des médias sociaux.

La caméra montre différents angles de la scène, y compris des vues plein écran de chacun des membres du panel pendant qu'ils parlent, tout au long de la discussion].

Taki Sarantakis : Très bien, nous allons donc commencer. Nous allons donner à Chantal quelques instants pour reprendre son souffle, et peut-être boire une gorgée d'eau. Nous commencerons par…

Chantal Hébert : C'est bien de l'eau?

Taki Sarantakis : Oui, plus ou moins. Ce n'est pas de l'eau de Sir John A. MacDonald, c'est de l'eau normale.

Chantal Hébert : Oui, bien sûr.

[00:42:34 Texte à l'écran : Taki Sarantakis, Président, École de la fonction publique du Canada.]

Taki Sarantakis : Nous allons donc commencer par nos deux autres invités, et si vous avez les oreilles sensibles, vous devriez peut-être les boucher, parce que nous avons trois personnes qui ont des opinions bien arrêtées, qui sont payées pour donner leur avis, et qui sont plutôt douées pour cela.

Nous allons donc commencer. Je voudrais poser la même question à Althia et à Paul pour commencer. Je pense que si je devais prendre la thèse centrale de Chantal et la comprimer en une phrase, ce serait : « Ne perdez pas de temps à regretter la fin d'un âge d'or révolu. Il n'en a jamais été ainsi dans le journalisme. »

Quelle est votre réaction à ce sujet?

Althia Raj : Je pense que nous devrions commencer par Paul parce qu'il pourrait avoir plus [inaudible].

Paul Wells : Pardon?

Taki Sarantakis : Mon rôle ici est très facile parce qu'ils parlent beaucoup, mais aussi très difficile parce que je ne vais pas pouvoir les contrôler.

Chantal Hébert : C'est un piège dans lequel Paul est sur le point de tomber. Allez-y, mon ami.

[00:43:30 Texte à l'écran : Paul Wells, Journaliste et analyste politique canadien.]

Paul Wells : Tout d'abord, si vous prenez des photos, envoyez-m'en, parce que ce que j'aimerais faire maintenant, c'est prendre un égoportrait de groupe. Je suis donc très heureux de faire partie de ce groupe relevé. Par ailleurs, je suis toujours heureux de m'adresser à un groupe de fonctionnaires, car je sais que peu d'entre vous sont autorisés à me parler.

Il y a trois ans, j'ai essayé de réfléchir à tout cela de manière systématique et j'ai écrit 12 000 mots publiés en plusieurs tranches dans mon bulletin d'information. Fondamentalement, la relation entre la classe politique et les fonctionnaires et les personnes qui écrivent et parlent d'eux a toujours été une question de stimulus et de réaction. Il y a 30 ou 40 ans, les relations étaient beaucoup plus étroites, davantage fondées sur la confiance et plus intimes, pour le meilleur et pour le pire, parce que nous étions le seul moyen pour la classe politique de faire passer son message.

Le moment qui me fascine est celui où, à la dernière étape cruciale de la ratification de l'Accord du lac Meech, Brian Mulroney invite dans son bureau deux journalistes du Globe and Mail, Susan Delacourt et Graham Fraser, qui le citent avec exactitude, c'est-à-dire que tout était perdu parce qu'il a dit qu'il jouait l'avenir du pays sur un coup de dés. Mais Mulroney n'était pas téméraire. C'était le seul moyen qu'il avait de parler aux Canadien·nes ce jour-là.

Aujourd'hui, il existe des millions de possibilités. Ainsi, comme c'est une question de stimulus et de réaction, personne ne fait rien d'autre que de répondre à l'avalanche d'informations qui nous submerge tous. Et les possibilités qui découlent du fait d'avoir un million de façons d'atteindre au moins un grand nombre de Canadien·nes sans devoir passer par des gens comme moi ont entraîné une dislocation complexe de la relation.

L'ancien monde n'était pas parfait. Le conseil que j'ai donné aux spécialistes des communications dans cette ville au cours de la dernière décennie est le suivant : votre réaction à ce nouveau monde est également fragile et imparfaite. Et vous devriez y réfléchir. Mais je m'arrêterai là pour l'instant.

Taki Sarantakis : Formidable. Êtes-vous prêt à parler maintenant?

Althia Raj : Oui, oui.

Taki Sarantakis : Allez-vous laisser la place à quelqu'un d'autre?

Althia Raj : Non, bien sûr. Je pensais simplement que Paul avait une expérience plus directe de l'ancienne façon de faire les choses. Lorsque j'ai commencé à travailler à la Colline, Internet existait déjà. Nous devions donc écrire plusieurs fois par jour, comme si nous étions des journalistes d'agence de presse. Nous devions également tourner des vidéos. Et nous devions écrire des articles sur notre BlackBerry. C'était toute une époque. Je suis heureuse de ne plus être journaliste de presse écrite.

[00:46:29 Texte à l'écran: Althia Raj, Chroniqueuse nationale du Toronto Star.]

Althia Raj : Je dirais que je ne suis pas sûre que la relation entre la classe politique et les journalistes ait changé, ni que les journalistes aient changé. Je pense toutefois que les relations entre les journalistes et les fonctionnaires ont changé. Lorsque j'ai commencé à travailler à la Colline, il était possible d'appeler un ministère et d'obtenir une séance d'information, comme le disait Chantal. On pouvait vous dire : « Je ne sais pas grand-chose sur ce dossier, mais comme les loyers des aéroports, ce n'est pas mon domaine. Je n'ai jamais écrit à ce sujet auparavant. » Et bien sûr, quelqu'un vous appelait à 13 heures pour vous expliquer comment cela fonctionne, comment le gouvernement négocie les accords, les différentes tailles d'avions, etc.

Aujourd'hui, vous envoyez une demande présentée par les médias, même tôt le matin, et trois jours plus tard, vous recevez un commentaire disant : « Le gouvernement du Canada fait du bon travail en faisant X, Y et Z », et ce message n'a absolument rien à voir avec la question que vous avez posée il y a trois jours, très tôt le matin.

Et lorsqu'il est possible de négocier pour avoir une séance d'information, elle est très souvent donnée par du personnel politique qui ne sait rien en fait. Ce n'est donc pas vraiment utile. Il n'y a donc pas assez de circulation d'informations qui vous parviennent de manière impartiale et objective, et vous êtes donc obligés de vous adresser, en dehors du gouvernement, à des parties prenantes qui ont toutes intérêt à vous donner une certaine partie de ces informations de la manière dont elles veulent elles-mêmes qu'elles soient présentées, même dans les milieux universitaires et autres.

Je pense que cet aspect a changé. Mais je ne pense pas que la relation entre le journaliste et la classe politique ait changé, parce qu'en fin de compte, la raison pour laquelle la classe politique nous parle – vous avez raison, je parle beaucoup. Chantal le sait déjà.

Taki Sarantakis : Je n'ai pas dit ça.

Chantal Hébert : C'est pourquoi Paul a eu la chance de pouvoir s'exprimer.

Taki Sarantakis : Elle a dit que vous parliez beaucoup. Je n'ai rien dit de tel.

[00:48:18 Althia tient un stylo avec les deux mains pointées vers le haut sous son menton].

Althia Raj : En général, elle le fait sur son menton. Je le vois à la télévision et je sais qu'il faut conclure. Et je ne sais pas où j'allais, mais oui, la classe politique vous parle parce qu'elle veut que vous sachiez ce qui se passe vraiment. En général, les gens qui nous parlent sont en colère contre quelque chose et veulent que vous sachiez ce que vous ne lisez pas dans les gros titres, ce que leur chef ne dit pas. C'était vrai il y a 20 ans et c'est encore vrai.

Taki Sarantakis : Je vais revenir à vous dans un moment. Je voudrais revenir sur une autre chose qui était implicite dans ce qu'a dit Chantal. Et je veux une sorte de… plus brièvement de votre part –

Chantal Hébert : Oh, vous avez déjà droit aux railleries!

Taki Sarantakis : Il y avait cette idée que les journalistes n'ont pas de pouvoir. Chantal disait –

Chantal Hébert : L'influence n'est pas la même chose que le pouvoir.

Taki Sarantakis : Merci. L'influence. L'idée selon laquelle le pays tout entier, tous les médias, tout le monde s'est rangé d'un côté, tout le monde a fait des reportages, mais la population canadienne a dit : « Peu importe, je me fais ma propre opinion. » Que pensez-vous de cette thèse?

Althia Raj : Je suis d'accord avec ce que Chantal a dit. Nous l'entendons. Les gens viennent souvent vous voir et vous diront : « Oh, j'aime ce que vous dites ». Ça signifie généralement qu'ils sont d'accord avec vous. Mais la classe politique d'ici accorde beaucoup d'attention à ce que vous dites. C'est vrai pour ce gouvernement, pour le cabinet du premier ministre. La première fois que j'ai rencontré Mark Carney, il m'a dit en substance : « Je ne regarde rien de ce que vous dites et je ne lis pas ce que vous écrivez, mais ne vous inquiétez pas non plus de ce que j'ai dit à la télévision, nous y travaillons. » Je ne suis donc pas vraiment sûre, peut-être qu'il ne regarde pas, mais quelqu'un dans son cabinet le fait certainement. Je pense donc que nous avons probablement plus de pouvoir que nous ne le devrions pour influencer les décisions prises par le gouvernement. Et les autres partis politiques. Avons-nous une grande influence sur ce que le public pense d'un sujet? Je ne sais pas. Nous avons certainement de l'influence en ce qui concerne la présentation des enjeux au public. Je ne pense pas que ça ait changé.

Taki Sarantakis : Paul, pensez-vous avoir manqué d'influence dans le passé? Pensez-vous que globalement, votre profession a plus ou moins d'influence aujourd'hui?

Paul Wells : Je pense qu'en règle générale, chaque fois que quelqu'un vient vous voir et vous dit « Vous avez un pouvoir énorme, et vous devez l'utiliser de manière responsable », cette personne exagère grandement. En fait, qu'est-ce qu'on en a à faire de ce que Paul Wells a dit ce matin? La réponse courte à cette question est que les personnes qui étaient terrifiées, tellement terrifiées à l'idée de parler à Paul Wells, sont celles qui surestiment les choses.

Je pense qu'il y avait autrefois un plus grand nombre de points communs, qui se résumaient à ce qui avait été dit à The National la veille, à ce qui était écrit dans le Globe le matin et aux sujets dont discutaient les radios d'opinion et votre journal local. Je me souviens que quelques années avant le lancement du National Post, il existait une sorte de publication The New York Sun, qui était en quelque sorte l'ancêtre des publications en ligne. Cette publication a ensuite connu une période relativement fructueuse sous sa forme imprimée. Son rôle principal était de dire aux gens ce que le New York Times avait mal compris ce jour-là.

J'étais stupéfait que quelqu'un ose remettre en question publiquement le New York Times. Cette publication n'a pas été la première à le faire. Le Village Voice l'avait fait dans ses chroniques, mais le New York Times était le grand journal, et ses écrits étaient presque sacrés. Et l'idée qu'il puisse y avoir un choix différent de sujets, et de traitement des sujets, semblait très audacieuse au milieu des années 1990.

Aujourd'hui, cette idée est bien sûr universelle. À tel point que même les personnes qui déclarent leur loyauté indéfectible à la notion de liberté de presse s'en prennent à vous si vous dites du mal de leur candidat·e préféré·e. Lorsque quelques-uns d'entre nous, alors que nous étions des observateurs très éloignés de la campagne présidentielle de 2024, ont fait remarquer à la fin de l'été 2024 que Kamala Harris ne s'en sortait pas très bien, eh bien, malheur à nous. Les ardents défenseurs de la liberté d'expression s'empressaient d'empêcher les gens de dire cela parce que…

Taki Sarantakis : Parce que ça pouvait arriver.

Paul Wells : Les enjeux émotionnels étaient trop importants. Il s'agissait de Donald Trump. Aujourd'hui, tout le monde est le New York Sun. Chacun est le meilleur critique de ce que les grands médias comprennent de travers. Tout le monde peut jouer, et quoi de plus amusant? Critiquer les médias.

[00:53:11 Texte à l'écran : Chantal Hébert, Journaliste, autrice et chroniqueuse politique canadienne.]

Chantal Hébert : Mais je pense que dans notre pays, nous avons une expérience différente, en ce sens que si vous suivez la couverture pendant longtemps, et il est intéressant de noter que c'est maintenant moins le cas parce que je pense que les médias sociaux ont abattu certaines cloisons et limité la liberté que certains commentateurs des deux côtés de la barrière linguistique se donnaient pour dire à peu près n'importe quoi sur l'autre côté, en pensant que cela resterait impuni parce qu'ils s'adressaient à leur public.

Mais si vous avez suivi la couverture dans les deux langues, comme je l'ai fait, parfois en situation minoritaire lorsque je couvrais Queen's Park, et l'inverse depuis Montréal ou la Colline du Parlement, vous saviez que les choix de sujets étaient différents. Aucun commandement n'est tombé du ciel, et surtout si vous regardiez la couverture en langue française, vous saviez qu'il n'y avait pas une seule vérité sur le fédéralisme par rapport à la souveraineté. Plusieurs solutions de rechange vous étaient proposées. Et elles faisaient l'objet de débats légitimes. Il y a des raisons pour lesquelles les gens – et ce sont des raisons légitimes – qui veulent voter oui ne sont pas des gens stupides, sans éducation, et ils ne sont pas mauvais ou bons.

Et cette proposition a toujours été présentée différemment dans la couverture française que dans la couverture anglaise, où les bons – quand je suis arrivé au Star, dans ma première chronique, j'ai parlé des souverainistes et quelqu'un a dit : « Dans ce journal, nous les appelons des séparatistes ». Et j'ai répondu : « Le jour où je verrai ce mot dans ma chronique, ce sera mon dernier jour avec vous ». Il faut donc réfléchir avant d'agir, car si les gens ne veulent pas qu'on leur donne un nom et que ce nom est utilisé comme un terme dégradant, vous pourriez vous en contenter. Mais ce n'est pas comme ça que fonctionne la couverture dans un endroit où la société est divisée et où les points de vue sont différents.

Mais pour en revenir à l'argument de Paul – et nous sommes à la veille d'une campagne québécoise, mais nous l'avons déjà vu aussi – est-ce que quelqu'un se souvient du mot-clé #WeStandWithTrudeau sur Twitter chaque fois que quelqu'un osait dire que Trudeau était en chute libre? Il aurait pu être mort, et nous aurions été fustigés pour avoir dit que ce pauvre homme était mort. « Vous ne comprenez pas, il dort, c'est tout. » Nous sommes donc de retour dans le –

Paul Wells : C'est une perte de conscience stratégique.

Chantal Hébert : Oui, il sait ce qu'il fait, mais vous êtes trop bête pour le voir.

Paul Wells : Il joue aux échecs en 3D et vous ne pouvez pas suivre.

Chantal Hébert : Et le même phénomène existe pour Pierre Poilievre, il ne s'agit donc pas d'un phénomène propre à Trudeau.

Mais au Québec, nous sommes en train de revenir – au cours des dernières semaines, je suis passé d'une fédéraliste convaincue à une souverainiste discrète. Et je vais changer d'identité pendant les quatre prochains mois au moins. Et si le PQ gagne, j'aurai le reste de ma carrière pour changer d'allégeance tous les deux mois. Et c'est le cas.

Il n'y a rien d'autre à faire que de faire ce que l'on fait et d'être le porteur de mauvaises nouvelles pour quelqu'un.

Althia Raj : Être détesté par tout le monde.

Chantal Hébert : Voilà.

Althia Raj : Vous saurez alors que vous faites d bon travail.

Taki Sarantakis : Exactement. Parlons un peu de l'activité journalistique et peut-être ensuite de l'activité politique, car il s'agit de deux activités à part entière. Le métier de journaliste a donc radicalement changé. Vous avez tous des balados, vous écrivez tous, vous êtes tous sur différents types de radio.

C'est probablement vous, Paul, qui êtes allé le plus loin dans l'autonomie avec votre Substack.

Paul Wells : Oui, mais je n'étais pas attiré par Substack, je fuyais simplement mon dernier employeur.

Chantal Hébert : C'est ainsi que les choses se passent.

Taki Sarantakis : Nous n'allons pas nommer Maclean's, n'est-ce pas? Mais quoi qu'il en soit –

Paul Wells : Ils n'ont pas proposé d'indemnité, je n'ai donc pas signé d'accord de confidentialité, et je vais leur faire payer cela jusqu'à la fin de mes jours.

Taki Sarantakis : Vous savez, à Ottawa, nous avons deux ou trois phénomènes dont on parle beaucoup en ce moment. Le premier est le réaménagement des effectifs et le second est le programme d'encouragement à la retraite anticipée. Beaucoup de personnes dans cette salle peuvent donc vous comprendre.

Nous étions donc dans un monde où, d'une manière générale, les publicités soutenaient les entreprises médiatiques. Tout dépendait de la taille de l'auditoire ou du lectorat. Et nous pensons qu'aujourd'hui nous vivons de nouveau dans ce modèle. Mais nous avons toujours vécu dans un monde qui dépend de l'auditoire et du lectorat.

Je me souviens d'une citation célèbre de Roy Thomson, qui était le représentant du Globe and Mail, et qui, convoqué devant une commission d'enquête parlementaire, a été interrogé inlassablement sur les nouvelles, et il a dit quelque chose comme : « Je ne sais pas pourquoi vous êtes obsédés par les nouvelles. Les nouvelles, c'est seulement ce que l'on met entre les publicités. » C'est la seule chose qui compte pour nous. Les nouvelles ne nous intéressent pas.

Mais les publicités sont maintenant – le plus grand annonceur au monde est Google. Je pense que le deuxième plus grand annonceur au monde est Facebook. Nous connaissons tous les clics, les pièges à clics et les titres. Il me semble que l'économie de ce secteur a radicalement changé et je pense que cela nous conduit à un type de couverture différent, peut-être un peu plus axé sur le sensationnalisme.

Chantal Hébert : Je ne pense pas être d'accord.

Taki Sarantakis : Allez-y.

Chantal Hébert : Je pense que le modèle économique est en difficulté. Mais le journalisme reste le journalisme. Je constate qu'il y a beaucoup d'appétit pour les histoires qui ne sont pas déformées. Je travaille principalement dans l'information dite ennuyante, et ça semble fonctionner. J'ai près de 300 000 abonnés et je ne me dispute pas avec les gens sur Twitter. Et je ne publie pas de photos de mes enfants ou de mon chat mort. Ça n'est pas moi. Je suis donc une personne ennuyeuse qui relaie sur Twitter des articles de temps en temps. Et c'est ce que recherche mon lectorat.

Taki Sarantakis : Vous n'êtes donc pas adepte du sensationnalisme.

Chantal Hébert : Mais je pense que la formule selon laquelle « le sang augmente les tirages » a toujours été d'actualité. Si je voulais que quelqu'un lise l'article que j'ai écrit sur la péréquation, j'avais besoin de quelque chose qui saigne en première page.

Taki Sarantakis : Rédigez-vous vos propres titres?

Chantal Hébert : Personne n'écrit ses propres titres.

Taki Sarantakis : Exactement, c'est le but. Pourquoi n'écrivez-vous pas vos propres titres?

Chantal Hébert : Parce que c'est ainsi que le système a toujours fonctionné.

Taki Sarantakis : Et pourquoi le système fonctionne-t-il toujours de cette manière?

Chantal Hébert : Parce qu'ils savent écrire des titres et moi pas.

Taki Sarantakis : Oui. Parlez-nous donc de –

Althia Raj : Différents titres sont utilisés. Le titre de la version papier est souvent très différent du titre Web. On fait des tests avec différents titres des sites Web et on finit par tomber sur un titre légèrement différent de ce qu'il y avait plus tôt dans la matinée. Nous n'avons rien à voir avec ça. Nous savons qu'il y a des histoires, des sujets qui attirent le lectorat, et vous pouvez voir les journalistes graviter autour de ces sujets. Vous pouvez voir si votre article est bien reçu en ligne.

Taki Sarantakis : En temps réel.

Althia Raj : En temps réel. Oui, oui, oui. Dans les 10 dernières secondes, combien de personnes lisent votre article, où elles vont après l'avoir lu, d'où elles viennent, si elles viennent d'Apple News ou des médias sociaux, si elles sont venues sur la page d'accueil ou si elles l'ont lu par votre lettre d'information.

Et beaucoup de lecteurs et de lectrices semblent aimer lire sur Pierre Poilievre. On ne sait pas s'il est détesté ou adoré. Il provoque des disputes dans la section des commentaires. Mais le journal a des raisons financières de vouloir vous garder sur la page le plus longtemps possible. Ainsi, si vous vous disputez avec d'autres personnes dans la section des commentaires, le journal adore ça.

Je dirais qu'il y a probablement plus d'articles sur Pierre Poilievre qu'il n'en faudrait, mais les gens aiment écrire sur lui et les gens aiment lire sur lui, alors nous avons beaucoup d'articles sur Pierre Poilievre.

Je suis d'accord avec certaines parties de votre analyse, mais dans toutes les salles de rédaction où j'ai travaillé, jamais un rédacteur ou une rédactrice en chef n'est venu me dire : « Voici les sujets en vogue, écris sur ces sujets ».

Paul Wells : Tout au long de ma carrière, les articles que j'ai écrits et qui ont suscité le plus de réactions, le plus de trafic depuis qu'il est possible de mesurer le trafic, étaient ceux qui me tenaient le plus à cœur et sur lesquels j'avais le plus travaillé. Il est très rare qu'un article bâclé et facile explose. Je pense que pendant la plus grande partie de ma carrière, le lectorat a récompensé mes meilleurs instincts et a puni mes instincts moins nobles de journaliste.

Et je pense que, parce que les 20 dernières années ont été extrêmement difficiles dans notre secteur, lorsque les gens disent « Vous ne savez pas ce que c'est ». La plupart de mes amis journalistes ont perdu leur emploi d'un jour à l'autre. La plupart d'entre eux. Mais cela a engendré une sorte d'hypersensibilité fondée sur la théorie du rat de Skinner dans les salles de rédaction et une tendance à grandement sous-estimer ce que le lectorat peut tolérer et ce pour quoi il peut être patient.

Mon modèle commercial, ce que je fais, c'est-à-dire vendre des électrons sur Substack, n'est pas un modèle pour l'industrie. Ça fonctionne très bien pour moi. Mon modèle d'entreprise consiste à pratiquer le genre de journalisme que 30 ou 40 de mes collègues pratiquaient dans les années 1990 et que mes lecteurs et lectrices ne peuvent trouver nulle part ailleurs qu'au Globe, au Star, à La Presse, à CBC et à Radio-Canada.

Mais avant, ce type de journalisme était attendu de l'Edmonton Journal et du Windsor Star. Et maintenant, il faut me payer pour y avoir droit.

Chantal Hébert : Je pense qu'il faut le faire, d'ailleurs, si vous permettez.

Taki Sarantakis : Paul pense la même chose. Il nous le répète sans cesse.

Chantal Hébert : Non, mais il a raison. Je dois lire je ne sais combien d'articles à 4 heures du matin. Mais quand je vois ses articles arriver dans ma boîte de courriel, c'est un peu la partie la plus plaisante de ma journée.

Taki Sarantakis : Absolument.

Chantal Hébert : Vous travaillez pour la fonction publique, mais dans une ville où vous êtes parfois un peu isolés du reste du pays. Ce n'est pas grave. Ce n'est pas une critique. Mais je vais vous donner un exemple de la raison pour laquelle je pense que lorsque les électeurs et les lectrices doivent se présenter, ils le font. Et le reste du temps, lorsque nous écrivons d'innombrables articles sur Poilievre, ils passent à autre chose parce que leur opinion est faite à son sujet.

Lorsque les élections de 2008 ont eu lieu et que Stephen Harper a remporté le scrutin – avec un gouvernement minoritaire, mais qui a tout de même gagné –, des coupes budgétaires ont été prévues partout. Dans la plupart des salles de rédaction, on s'attendait à des réductions de la couverture politique. Des dépenses avaient été faites en 2006, en 2004 et à nouveau en 2008, puis le gouvernement a été élu alors il pouvait se permettre de réduire les dépenses.

Puis la crise parlementaire est survenue. Et vous parliez de clics? Le nombre de clics a littéralement bondi pour chaque article sur la politique. Cette crise à l'issue de laquelle Stéphane Dion a failli devenir premier ministre d'une coalition, entre autres.

Paul Wells : Ça prenait vraiment une crise pour que ça arrive.

Chantal Hébert : Oui, absolument. Et même ça n'a pas fonctionné.

Taki Sarantakis : Quelqu'un s'est vraiment amusé du fait que –

Chantal Hébert : Et ce, à juste titre. Je ne suis pas sûre que ça aurait été drôle, mais l'idée est amusante. Cependant, cette crise a probablement sauvé beaucoup d'emplois dans le domaine de la couverture politique sur la Colline du Parlement. Parce que soudain, The National, qui ne faisait pas de cas de nos panels, a vu ses chiffres dépasser le million.

Donc, ce n'est pas que les gens ne portent pas attention. Seulement, ils sont assez intelligents pour savoir qu'ils ont beaucoup de choses à faire et qu'il y a des moments où il faut porter attention et d'autres où il faut laisser aller les choses. Aujourd'hui, comme vous le savez, les gens sont attentifs. Pour des raisons évidentes, nous vivons tous dans le même monde. Et c'est à la fois sain et malsain. Mais les gens sont mobilisés.

Et il n'est pas vrai que la dispersion des médias a rendu les gens indifférents à ce qui se passe. Bien au contraire. Pendant tout un été, alors que nous parlions de Kamala Harris, des Québécois·es venaient me voir – beaucoup de gens me parlent, je ne sais pas pourquoi – et venaient me parler de politique. Et je me suis rendu compte que dans les six dernières semaines, personne n'avait mentionné le nom de Justin Trudeau ou de Pierre Poilievre ou d'une personnalité politique québécoise. Il n'y en avait que pour Biden, Harris et Trump.

Le lectorat est donc là. Il a toujours été là. Il se fait sa propre opinion. Mais on ne fait pas ce que l'on fait pour un groupe de personnes qui s'en moquent. Enlevons-nous cette idée de la tête.

[01:06:02 Texte à l'écran : Taki Sarantakis, Président, École de la fonction publique du Canada.]

Taki Sarantakis : Parlons donc un peu des personnes présentes dans cette salle. La plupart des personnes présentes dans cette salle, et la plupart des personnes qui regarderont cette émission plus tard en rediffusion, sont des fonctionnaires. Et je sens une certaine insatisfaction dans la façon dont nous interagissons avec vous, dans la façon dont nous interagissons avec vous.

Chantal Hébert : Nous n'interagissons pas avec vous. Vous nous envoyez des courriels insignifiants.

Taki Sarantakis : Parlez-nous un peu – vous avez de la chance de les recevoir aussi.

Chantal Hébert : Oui, en fait.

Taki Sarantakis : Parlez-nous un peu de… parce que je pense que c'est un point très sérieux. Je pense que nous avons une certaine responsabilité en tant que fonctionnaires, car je pense que le fait que nous ne soyons pas disponibles pour fournir des informations solides et factuelles sur les questions abordées ne rend pas service à la démocratie. Expliquez-nous un peu pourquoi nous devons faire mieux à cet égard.

Chantal Hébert : Je laisserai Althia et Paul s'exprimer à ce sujet, car ce sont eux qui travaillent dans cette ville. Mais je crois savoir, à distance, qu'il n'est pas facile pour un fonctionnaire de parler à un journaliste de nos jours, car il y a des gens qui ne veulent que ces conversations aient lieu. Et le personnel politique est littéralement – Althia avait tout à fait raison sur ce point – il est inutile pour moi qu'un membre du personnel politique m'appelle. Et dans tous les cas, le personnel politique qui m'appelle s'expose à un risque. Nous devrions peut-être cesser de perdre notre temps.

Mais en ce qui concerne l'accès à l'expertise de la fonction publique, et je ne sais pas si les autres seront d'accord, mais nous ne croyons pas que les fonctionnaires ne veulent pas partager leurs connaissances. C'est qu'on les empêche de le faire.

Taki Sarantakis : Allez-y.

[01:08:07 Texte à l'écran : Althia Raj, Chroniqueuse nationale du Toronto Star.]

Althia Raj : J'ai l'impression que cette question s'adresse davantage au groupe qu'à nous, mais mon expérience me montre qu'il existe une culture naturelle de l'aversion au risque. Plus personne n'ose répondre au téléphone. Vous pouvez appeler –

Taki Sarantakis : Nous n'avons pas de téléphone, d'ailleurs.

Althia Raj : Mais –

Taki Sarantakis : SPC les a pris.

Althia Raj : Si vous avez essayé d'appeler quelqu'un, vous recevez une réponse par courrier électronique à l'appel téléphonique sur la boîte vocale que vous avez laissée. Le gouvernement ne veut pas que vous parliez. J'ai dit que je pense que c'est un problème, je pense que c'est un gros problème, mais vous travaillez aussi dans une structure hiérarchique, et si votre sous-ministre ne veut pas que vous parliez aux médias, alors nous devons faire un esclandre à ce sujet au niveau politique pour que cette culture change.

Je suis très inquiète de la culture du secret au gouvernement. Je suis vraiment troublée par les recommandations, les propositions, ou tout autre terme, que le gouvernement a formulées en matière d'accès à l'information et qui prévoient que les courriels ne seront plus conservés. Donc, vous savez…

Taki Sarantakis : C'est en Ontario.

Althia Raj : Non, ici. Je ne parle pas de Doug Ford qui fait adopter une loi pour ne pas avoir à remettre les dossiers qu'il était censé remettre. Non, le gouvernement est en train de procéder à un examen de l'accès à l'information. Je crois que la loi doit être examinée tous les cinq ans, et le Conseil du Trésor a présenté des lignes directrices. On ne veut pas conserver les courriels aussi longtemps qu'avant. Maintenant, nos points de vue vont diverger.

Taki Sarantakis : La mesure n'a pas encore été adoptée.

Althia Raj : Non, non, non, l'examen est en cours. C'est la proposition faite par le gouvernement. Mais je trouve cela vraiment inquiétant, et je pense qu'il est très facile d'obtenir des informations des États-Unis, par exemple. En fait, certains d'entre vous qui regardez les informations savent tout sur les documents de l'affaire Epstein et pourquoi il est important de conserver les courriels pendant longtemps. La fonction publique, la classe politique et le personnel politique redoutent naturellement le risque, et je pense que c'est la raison pour laquelle nous recevons moins d'informations.

Mais cela signifie aussi que nos articles sont moins complets et que le public est moins bien servi. Et s'il y a quelque chose – c'est un peu mon message à la fonction publique – que vous pouvez faire dans votre rôle pour communiquer de façon plus complète ou suggérer des réponses plus complètes à la question des journalistes, nous vous en serions reconnaissants, et pas seulement nous les journalistes, mais aussi, je pense, le public.

Taki Sarantakis : Nous vous donnons des réponses complètes. Vous n'avez qu'à faire vos recherches.

Paul, tu avais l'habitude de faire parler les gens. Je ne sais pas comment vous faisiez, mais vous avez toujours été en mesure de sortir des histoires inédites. Des histoires qui ne venaient manifestement pas de la classe politique.

Paul Wells : Ça arrive encore, et je crois en fait que la grande crispation du milieu des années 2010 a commencé à se relâcher.

Taki Sarantakis : La grande crispation. Vous faites référence à un musellement? Je pensais que c'était un signe.

[01:11:05 Texte à l'écran : Paul Wells, Journaliste et analyste politique canadien.]

Paul Wells : L'autocensure, la grande peur de dire quelque chose qui n'est pas passé par une chaîne de courriers électroniques. Je pense que les gens ont commencé à se rendre compte – et je pense que des personnes à des niveaux assez élevés ont commencé à se rendre compte de la futilité de la situation.

Et je vais vous illustrer à quel point c'est futile. Dans cette ville, on a l'habitude de répondre à ses propres questions par l'accès à l'information. Vous posez une question, vous attendez quelques semaines, on vous renvoie des réponses toutes faites, puis vous soumettez la conversation à l'accès à l'information, et c'est comme si vous souleviez un rocher pour voir ce qu'il y avait en dessous. Pendant longtemps, il était courant d'organiser une réunion supplémentaire pour débattre de la question de savoir si la réponse devait être « Le gouvernement travaille avec les parties prenantes » ou « Le gouvernement travaille en collaboration avec les parties prenantes ». On jugeait que ça valait une réunion supplémentaire.

À un moment donné, les gens ont commencé à se rendre compte que tout cela visait à défendre la réputation irréprochable du gouvernement dont le premier ministre avait porté le blackface de manière si compulsive pendant sa jeunesse qu'il avait perdu le compte du nombre de fois où il l'avait fait. Et en ce qui concerne le camp progressiste, il a été battu par un président américain qui parle de façon compulsive qui ne peut s'arrêter de parler et de tweeter toute la journée.

Le contrôle du message ne sert à rien. Ça ne permet pas aux gouvernements de durer plus longtemps, ça ne les rend pas plus efficaces dans la mise en œuvre des politiques, et c'est une gigantesque perte de temps. Et les gens ont commencé à –

Par exemple, il y a ce nouveau fonds d'investissement souverain, et j'avais des questions comment ce fond allait s'articuler avec la Banque de l'infrastructure du Canada, le Fonds de croissance du Canada, la BDC, etc. J'ai donc posé une question à ce sujet sur LinkedIn, et j'ai eu 25 000 impressions, 30 personnes m'ont ajouté sur LinkedIn. Je ne comprendrai jamais l'intérêt d'ajouter quelqu'un sur LinkedIn, car on ne se parle plus jamais par la suite. Je pense que LinkedIn rassemble tous ceux qui, dans le pays, aimeraient pouvoir me parler.

Chantal Hébert : Passionnant.

Paul Wells : Mais j'ai envoyé une lettre très amère au bureau du ministre des Finances, et j'ai dit : « Écoutez, cela fait dix ans que je me pose des questions à ce sujet, et ce serait bien si quelqu'un pouvait m'expliquer les choses comme si j'étais un enfant ». Le directeur des communications du ministre est venu me voir hier pendant le huis clos des médias et m'a dit : « Organisons cette réunion ». Je pense que les gens se rendent compte que les anciennes méthodes sont ridicules.

Taki Sarantakis : Eh bien, je pense…

Althia Raj : Puis-je juste...

Taki Sarantakis : Oui, oui.

Althia Raj : Je pense que John est également différent – tous les membres du personnel politique ne sont pas les mêmes et certains prennent l'initiative de répondre.

Paul Wells : Oui.

Taki Sarantakis : C'est très étrange, au gouvernement, nous avons des services des communications, mais ce nom est trompeur. Ce sont des services de gestion du message. Et comme la communication…

Paul Wells : Puis-je raconter une anecdote?

Taki Sarantakis : Absolument.

Paul Wells : Vous pensiez qu'Althia serait celle qui parlerait. Des fonctionnaires m'ont demandé de venir à leur réunion pour parler des communications dans la fonction publique. J'ai répondu : « D'accord, absolument. Ça va me faire plaisir. Absolument plaisir. Mon message sera que la communication doit servir à communiquer. Et que ce qu'il faut faire si on vous pose une question, c'est vous efforcer d'y répondre. »

Chantal Hébert : C'est profond.

Taki Sarantakis : S'agit-il d'une thèse originale?

Paul Wells : Plusieurs jours passent. L'un de ces groupes dit : « Pourriez-vous nous envoyer vos observations? ». J'ai dit : « Je ne les ai pas écrites, mais ce que je vais vous dire, c'est que les communications doivent servir à communiquer. »

Peu de temps après, une autre réunion. Quelques personnes qui n'étaient pas présentes lors de la réunion précédente ont dit : « Pourriez-vous nous résumer ce que vous allez dire? » J'ai répondu : « Je vais dire que votre travail devrait consister à diffuser des informations aux personnes qui élisent les gouvernements dans les sociétés démocratiques. »

Troisième réunion.

Chantal Hébert : Tu es patient.

Paul Wells : Un cadre supérieur de très haut niveau.

Althia Raj : Es-tu payé pour ces réunions?

Paul Wells : Non, mon Dieu, non.

Chantal Hébert : Tu es trop patient.

Paul Wells : Le cadre supérieur me dit : « Vous savez, le moral n'est pas bon dans la fonction publique ces temps-ci. Je ne veux pas que tu dises quoi que ce soit qui puisse être choquant ou démoralisant. » Une heure après cette réunion, je leur ai envoyé un courriel disant « Je ne suis pas la personne qu'il vous faut. Trouvez quelqu'un d'autre pour vous dorer la pilule. »

J'ai découvert par la suite qu'ils ont fini par faire affaire avec deux de mes amis qui étaient journalistes et qui travaillent maintenant dans les relations publiques, qui leur ont dit qu'ils étaient partenaires dans la grande aventure démocratique et bla-bla-bla. Et personne n'a rien appris à cette réunion.

Taki Sarantakis : Donc, dernière question parce que –

Althia Raj : Il n'est pas du tout amer.

Paul Wells : Je me suis épargné un après-midi de travail, peu importe.

Taki Sarantakis : Deux d'entre vous devront quitter parce que vous participez à un gala très prestigieux après notre discussion. Donc, certains de vos collègues changent de camp. Ils entrent au gouvernement, occupent des postes dans le personnel politique et se présentent même aux élections.

Chantal Hébert : Nous disons qu'ils passent du côté obscur.

Taki Sarantakis : C'est une bonne ou mauvaise chose? Ou vous êtes neutres sur la question?

Chantal Hébert : Je suis à l'abri de cela. Je ne suis pas assez diplomate alors je suis à l'abri de tout ça.

Taki Sarantakis : Je ne sais pas, je voterais pour vous.

Chantal Hébert : Je veux dire que ce n'est pas nouveau. Le type qui m'a remplacée à Queen's Park est devenu l'attaché de presse de David Peterson, et je peux le dire maintenant, il m'a communiqué l'Accord du lac Meech une heure avant l'heure de tombée et quelques heures avant qu'il ne soit publié. Je n'ai donc rien contre le fait qu'ils passent du côté obscur.

Taki Sarantakis : Paul, que doit-on en penser? Car si l'on s'arrête un instant, on a l'impression qu'il pourrait s'agir de gens qui jouent double jeu. Il y a quelque chose qui nous fait dire : « Oh, attendez, vous couvriez cela hier et maintenant vous êtes – vous étiez l'arbitre hier, ou quelque chose comme ça, et maintenant vous êtes le joueur. »

Paul Wells : Voilà. Il y a un nombre limité d'emplois pour les personnes qui gagnent leur vie en lisant et en écrivant, et il faut bien travailler quelque part. La plupart de ceux qui font le saut aiment de grandes parties de leur nouvelle vie. Dès le deuxième ou le troisième jour, ils sont témoins d'aspects de la vie politique auxquels je n'aurai jamais accès. C'est comme si on leur avait donné le fameux anneau.

Et toutes les personnes dont on parle, les élus, les fonctionnaires, les journalistes, sont de bonnes personnes qui essaient de faire de leur mieux pour le pays. Et ce qui me dérange, c'est que souvent, la perception des règles ou la perception de l'aspect sociologique de la chose, nous empêche de nous parler au cours de la journée de travail comme nous le faisons si souvent –

Chantal Hébert : À l'épicerie.

Paul Wells : Oui, exactement. Et je travaille depuis suffisamment longtemps pour avoir des amis journalistes qui sont entrés dans la fonction publique et ont ensuite pris leur retraite. Et dans quelques cas, quelqu'un que tu connais, Chantal, m'a dit : « Tu avais raison depuis le début. C'était amusant le temps que ça a duré, mais mon Dieu, ce n'est pas comme ça que des adultes devraient interagir. »

Chantal Hébert : Et nous avons remarqué que vous êtes tous dans l'obscurité, de sorte que nous ne pourrons jamais vous identifier.

Taki Sarantakis : Althia, j'entends aussi dire que « c'est très sain, très normal, ça a toujours été comme ça ». Êtes-vous d'accord?

Althia Raj : Je n'aime pas ça.

Taki Sarantakis : Un peu plus?

Althia Raj : Je vois, maintenant, vous voulez que je parle. Il ne s'agit pas d'un commentaire personnel sur les personnes qui ont fait le saut. Je pense sincèrement que les gens veulent servir et qu'ils voient une occasion de le faire d'une manière différente. C'est peut-être aussi l'occasion de voir comment les choses se passent de l'autre côté.

Mais une grande partie de notre démocratie ou de notre existence dans les médias sociaux se résume à « Oh, es-tu – Chantal en parlait plus tôt – es-tu souverainiste? Fédéraliste? Conservatrice? Libérale? Essayez-vous de lire les feuilles de thé pour savoir si votre critique de cette politique signifie que vous devez être dans ce camp ou dans un autre? »

Et je ne vote même pas aux élections que je couvre. Je ne veux pas être impliquée personnellement. Franchement, je pense que si je votais et que je me sentais déçue, je serais beaucoup plus dure avec le gouvernement en place. J'ai seulement l'impression que cela nuit à notre profession, et j'aimerais que ce ne soit pas le cas, mais je comprends aussi pourquoi les gens le font, et…

Chantal Hébert : Vous savez, la plupart d'entre nous avons déjà eu l'occasion de dire non. Et les gens parlent toujours de ceux qui passent du côté obscur. J'ai eu cette discussion avec Stephen Harper, qui, selon moi, avait de bons arguments à faire valoir après avoir perdu les élections de 2004.

Trois ou quatre des journalistes qui ont couvert cette campagne étaient passés du côté obscur avec Paul Martin. Et pour une raison ou une autre, ces personnes ont tendu la main à ceux d'entre nous qui n'avaient pas fait le saut. Lorsque je suis entrée dans le bureau de M. Harper, il n'était pas de bonne humeur. Et il a dit : « Qu'est-ce que je suis censé penser de tous ces gens qui m'ont donné du fil à retordre pendant ma campagne et qui sont maintenant à la solde du gouvernement? »

J'ai répondu : « Vous devriez peut-être penser à tous ceux qui ont dit non. » Parce que nous existons aussi, sauf que nous ne le faisons pas savoir. On ne peut pas dire : « Je viens de raconter n'importe quoi à Paul Martin parce que je ne veux pas travailler pour lui. » C'est tout aussi mal si on dit non et qu'on l'annonce publiquement. Ma règle est la suivante : si l'on vous propose un tel poste, n'y pensez pas plus d'une nuit. Vous ne pouvez pas continuer à faire votre travail et penser à l'offre pendant deux ou trois semaines. C'est dangereux.

Taki Sarantakis : Allez-y.

Paul Wells : Harper a plutôt bien réussi à recruter des journalistes après 2006.

Chantal Hébert : Bien sûr.

Paul Wells : Ils travaillent toujours pour le mauvais parti après que le bon parti a perdu, et ensuite ils viennent et travaillent pour, vous savez.

Taki Sarantakis : D'accord, vous avez été tellement géniaux que nous allons vous remercier deux fois, mais attendez une seconde.

Vous êtes trois des meilleurs journalistes du Canada. Vous êtes perspicaces, vous servez la démocratie, et ce que j'aime personnellement chez vous trois, c'est votre irrévérence. Chacun de vos écrits, chaque fois que nous vous voyons à la télévision, vous nous faites sourire un peu en nous montrant que vous prenez des risques en ne vous contentant pas de simplement rapporter les faits. Vous dissimulez votre personnalité autant que vous le pouvez, mais elle transparaît un peu dans la presse et sur le papier.

Althia Raj : Je ne savais pas que nous nous dissimulions.

Taki Sarantakis : C'est pourquoi, pour la première fois, je vous invite à vous joindre à moi pour les remercier.

[01:22:15 Le public applaudit pendant que Taki Sarantakis remercie les panélistes. Nathalie Laviades Jodouin revient au pupitre. Le grand écran affiche un portrait de Nathalie. Texte à l'écran : Maîtresse de cérémonie.]

Taki Sarantakis : Maintenant, veuillez-vous rasseoir, et je passe la parole à Nathalie qui donnera les remerciements officiels.

Nathalie Laviades Jodouin : Voilà. En effet. Je remercie donc à nouveau nos panélistes, en premier lieu notre conférencière d'honneur, madame Hébert, ainsi que Paul Wells, Althia Raj et Taki, pour la discussion d'aujourd'hui.

[01:22:50 Nathalie Laviades Jodouin apparaît en plein écran. La caméra montre ensuite des vues de Taki et des panélistes].

Nathalie Laviades Jodouin : Et, si vous me le permettez, alors que nous concluons la Conférence Manion de cette année, je voudrais prendre un moment pour saluer la récente annonce du président de l'École de la fonction publique du Canada, Taki Sarantakis, qui a décidé de prendre sa retraite après 29 ans de carrière dans la fonction publique. Et si vous connaissez Taki, vous savez qu'il n'aime pas que l'on fasse les choses en grande pompe, qu'il n'aime pas les projecteurs, et je suis sûr qu'il n'est pas très à l'aise en ce moment. Et je viens de mettre en péril ma note pour l'entente de gestion du rendement, mais ce n'est pas grave. Ce n'est pas grave.

Je pense cependant qu'il est tout à fait approprié, Taki, en présence de tes collègues, de tes pairs et de ta famille, de prendre un moment pour que je dise ce qui suit. Vous êtes un perturbateur, vous donnez l'heure juste et vous n'avez pas peur de prendre des décisions.

[01:23:32 Taki Sarantakis apparaît en plein écran, puis va et vient de Taki à Nathalie].

Nathalie Laviades Jodouin : Depuis votre arrivée à l'École en 2018, vous avez vraiment fait évoluer l'organisation pour qu'elle devienne très réactive et pertinente par rapport aux besoins des fonctionnaires.

Aujourd'hui, nous nous sommes donc réunis pour écouter, apprendre, être mis au défi, exactement comme Taki nous encourage tous à le faire. À ce chapitre, Taki, vous avez un impact durable. Je tiens à vous remercier, en notre nom à tous, pour le travail que vous avez accompli pour les Canadiens et les Canadiennes de la fonction publique. Vous allez nous manquer. Je vous souhaite une bonne retraite.

[01:24:07 Le public applaudit. Taki se lève et serre la main de chacun des panélistes].

Taki Sarantakis : Merci beaucoup.

Althia Raj : Merci beaucoup.

Taki Sarantakis : Merci.

Chantal Hébert : Il n'y a pas de quoi.

[01:24:35 Le public continue d'applaudir alors que les panélistes quittent la scène].

[01:24:38 Après la conférence, plusieurs participants partagent brièvement leurs réflexions lors d'entretiens filmés.]

Intervieweuse : Était-ce votre première Conférence Manion?

Personne 1 : Oui.

Personne 2 : En effet.

Personne 3 : Non, c'était ma troisième Conférence Manion.

Intervieweuse : Qu'en avez-vous pensé?

Personne 3 : C'était bien. Chantal Hébert est éminente dans son domaine. Elle est une chroniqueuse très prolifique qui a tant à offrir aux fonctionnaires en ce qui concerne les préoccupations de la population canadienne et la manière de combler de nombreux écarts qui existent dans le monde actuel.

Personne 1 : C'était une bonne conversation. J'ai vraiment aimé entendre le point de vue de l'extérieur.

Personne 2 : J'ai adoré. C'était très inspirant. Et le fait d'entendre la journaliste parler de l'importance pour nous, les fonctionnaires, de contrôler le discours et de fournir l'information et les faits [aux journalistes] afin qu'ils et elles n'aillent pas les chercher ailleurs, je crois que c'était très important.

Intervieweuse : Quelle a été votre partie préférée? Quel a été, selon vous, le meilleur aspect de l'événement?

Personne 1 : J'ai beaucoup aimé l'ouverture dont les panélistes ont fait preuve en abordant leur vérité, ou ce qu'ils considèrent comme la vérité, de façon tout à fait franche.

Personne 2 : Je pense qu'il s'agit de s'assurer de regarder les sources quand on lit les nouvelles. Actuellement, si je me fie à la conversation que nous avons eue, il semble que les journalistes publient n'importe quoi par manque d'information. Il faut donc veiller à ce que les nouvelles que nous lisons et dont nous nous servons pour rédiger nos propres exposés s'appuient bel et bien sur des faits véridiques.

Intervieweuse : Comptez-vous retenir ces éléments et les intégrer à votre propre travail?

Personne 3 : Je travaille pour l'École de la fonction publique du Canada, et une grande partie de ce que nous faisons porte sur la mobilisation et la nécessité de parler à des gens qui ont des opinions opposées. Nous devons mettre de côté la politique pour assurer notre impartialité, et chercher à connaître les autres points de vue et à réfléchir en profondeur aux problèmes. Je pense donc que oui.

Personne 1 : Assurément. J'ai même déjà transmis l'information à des collègues. Chantal Hébert a dit que nous n'interagissons pas avec les médias, ce qui, pour moi, veut dire que nous n'interagissons pas avec le public. En fait, nous envoyons des courriels insignifiants.

Personne 2 : Absolument. Je pense qu'il faut considérer l'actualité sous un autre angle. En quelque sorte, nous travaillons ensemble pour raconter ce qui se passe au gouvernement et au Canada. Personnellement, je ne communique pas d'information aux médias, nous avons une équipe des communications pour ça, mais quand on nous demande de fournir de l'information qui sera rendue publique, nous essayons de la rendre aussi concise que possible et de faire en sorte qu'elle renferme le contenu, la base, afin que ce qui sera diffusé ait un peu plus de substance.

[01:27:17 Le logo animé de l'EFPC s'affiche à l'écran.]

[01:27:23 Le logo du gouvernement du Canada s'affiche à l'écran.]

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