Transcription
Transcription : Réflexions de Dr Alika Lafontaine
[00:00:00 Montage d'une série d'images. Texte à l'écran : Leadership; Politiques; Gouvernance; Innovation.]
Narrateur : Les fonctionnaires, les leaders d'opinion et les spécialistes à l'échelle canadienne réfléchissent aux idées qui façonnent la fonction publique. Le leadership, les politiques, la gouvernance, l'innovation et bien plus encore.
[00:00:16 Texte à l'écran : Voici la série Analyses et réflexions, réalisée par l'École de la fonction publique du Canada.]
Narrateur : Voici la série Analyses et Réflexions, réalisée par l'École de la fonction publique du Canada.
[00:00:25 Le Dr Alika Lafontaine apparaît en plein écran et est filmé sous différents angles tout au long de la vidéo.]
Taki Sarantakis : Bienvenue à un nouvel épisode de la série Analyses et réflexions de l'École de la fonction publique du Canada, dans laquelle nous discutons avec des Canadiens passionnants, non seulement pour apprendre à mieux les connaître, mais aussi pour vous permettre de mieux connaître votre pays grâce à ces personnalités fascinantes.
Aujourd'hui, nous recevons l'un de mes Canadiens préférés, le Dr Alika Lafontaine. Bienvenue, Dr Lafontaine.
[00:00:51 Texte à l'écran : Dr Alika Lafontaine, médecin et ancien président, Association médicale canadienne.]
Dr Alika Lafontaine : Merci de me recevoir.
Taki Sarantakis : Où êtes-vous né, monsieur?
[00:01:01 Image aérienne superposée de Regina, en Saskatchewan.]
Dr Alika Lafontaine : Je suis né à Régina, en Saskatchewan. Mon père est originaire d'une petite ville appelée Lestock, qui compte environ 100 habitants. Je pense qu'il y a encore 100 habitants. Ma mère est une immigrante de première génération originaire de l'île de Tonga.
Taki Sarantakis : Et vous avez grandi à Regina?
[00:01:15 Image superposée de la photo de mariage des parents du Dr Lafontaine.]
Dr Alika Lafontaine : Oui. Après avoir épousé ma mère, mon père a fini par déménager à Regina et s'y installer.
Taki Sarantakis : Et comment était Regina quand vous étiez enfant?
[00:01:14 Image superposée du Dr Lafontaine enfant.]
Dr Alika Lafontaine : Regina était tranquille. Je crois que c'était l'une des choses que j'appréciais et dont j'étais extrêmement conscient. Il y avait toujours des villes plus grandes et plus animées.
Taki Sarantakis : Comme Saskatoon?
Dr Alika Lafontaine : Saskatoon. Saskatoon et Regina entretiennent une rivalité de longue date qui tient simplement à la rivière.
Taki Sarantakis : Et les équipes sportives.
Dr Alika Lafontaine : Exactement, oui. Mais Calgary était une ville où beaucoup de gens avec qui j'ai grandi ont fini par s'installer. Beaucoup de gens sont venus dans l'Est. C'est intéressant : dans les Prairies, on dit toujours que l'Ontario est à l'est, alors que l'est est probablement bien plus loin que ça.
Taki Sarantakis : Et quand vous grandissiez à Regina, dans les Prairies, quels sont vos premiers souvenirs du reste du Canada? Toronto? Les Canadiens de Montréal? Que représentait le Canada, en dehors des Prairies, pour un jeune garçon qui grandissait à Regina?
[00:02:23 Image superposée du logo des Roughriders de la Saskatchewan]
Dr Alika Lafontaine : Oui, à Regina, on avait les Roughriders de la LCF. En fait, j'avais un –
Taki Sarantakis : C'était les « Rough Riders » ou les « Roughriders »?
Dr Alika Lafontaine : Les Roughriders.
Taki Sarantakis : Parce qu'il y avait une ligue composée de 9 équipes, dont deux s'appelaient les Rough Riders.
Dr Alika Lafontaine : Voilà.
Taki Sarantakis : Ce qui m'a toujours fasciné, en tant que Canadien.
Dr Alika Lafontaine : Oui, c'est notre équipe qui compte, parce que nous sommes les seuls à être encore là. Le football était très populaire à Regina simplement parce que c'était ce qui existait là-bas. C'est ainsi que j'ai découvert d'autres provinces, grâce à des amateurs de partout au pays. On a beaucoup voyagé en Saskatchewan. Mon père voyageait beaucoup pour son travail, et il nous emmenait souvent avec lui. Et à mesure que nous nous sommes lancés dans d'autres projets artistiques, nous avons commencé à découvrir des régions du pays où nous n'étions jamais allés auparavant.
Taki Sarantakis : Vous souvenez-vous de votre premier héros quand vous étiez enfant?
Dr Alika Lafontaine : Je crois que mes premiers héros étaient mes parents. Je sais que c'est parfois une réponse toute faite, mais à l'époque, les médias sociaux n'existaient pas. Il y avait les journaux, il y avait des revues destinées aux enfants, et il y avait aussi des livres qu'on lisait à la bibliothèque. Je ne venais pas d'un milieu familial où l'on avait la télé par câble et d'autres choses du genre. On captait tout simplement les chaînes de base. Donc, en général, des émissions comme CBC News, SCTV et ce genre de choses. Mon univers était vraiment restreint quand j'étais petit, et c'est ainsi que mes parents sont devenus des personnes que j'admirais énormément.
Taki Sarantakis : Or, quand tu vous étiez en première année, vous avez vécu ce que beaucoup de gens considéreraient comme une expérience très traumatisante. Et comme je vous ai entendu en parler en public à plusieurs reprises, je sais que je ne m'aventure pas sur un sujet trop intime, mais racontez-nous ce qui vous est arrivé en première année, ce qu'on a dit à vous parents, ce que vous avez entendu et ce que cela a signifié pour vous.
Dr Alika Lafontaine : Oui, je crois que l'une des raisons pour lesquelles un traumatisme nous touche si durement, c'est qu'il y a une accumulation. Il y a des choses auxquelles on s'attend, et il y a des choses qu'on aurait voulu faire, mais à cause du traumatisme, toutes ces choses nous sont en quelque sorte arrachées. Mes parents croyaient tous les deux fermement au pouvoir de l'éducation et à son importance.
Mon père avait été le premier de sa famille à partir étudier et à obtenir une maîtrise. Ma mère, bien qu'elle n'ait jamais fait d'études universitaires, est venue s'installer à l'étranger et, en tant qu'immigrante de première génération, a terminé ses études secondaires, ce qui représentait un exploit considérable pour quelqu'un qui avait immigré dans un pays où l'anglais n'était pas sa langue maternelle.
Ainsi, tous les deux considéraient l'éducation comme un moyen pour nous de sortir de notre situation de l'époque, qui, pour être honnête, était celle d'un foyer agréable et confortable, aux revenus modestes, mais vraiment sécuritaire, car mes parents y avaient insufflé beaucoup d'amour. Mais nous n'avions pas grand-chose, et ils voulaient s'assurer que nous ayons accès à des occasions qu'ils n'avaient pas eues. Ainsi, tout au long de mon enfance, je les entendais parler à mes frères et sœurs aînés, et ils nous disaient à quel point l'éducation était importante. Ça allait nous mener quelque part.
Et lorsque les responsables de l'école ont pris le temps de discuter avec moi et mes parents, après des mois passés à essayer de me faire suivre le programme de lecture et à se sentir de plus en plus frustrés par cette situation, à l'époque, on pensait que si on n'arrivait pas à faire ce qu'on nous demandait, il n'y avait tout simplement rien à faire. C'était tout simplement fini. Et ils ont dit très catégoriquement à mes deux parents que je n'obtiendrais jamais mon diplôme d'études secondaires, que c'était fini.
Taki Sarantakis : Donc, à ce moment-là, vous aviez environ 6 ou 7 ans?
Dr Alika Lafontaine : C'était à l'époque. Les premières années de l'école primaire. Je crois que quand ils ont discuté avec mes parents, j'avais 8 ou 9 ans. J'étais assez vieux pour savoir ce qui se passait, mais pas assez pour vraiment comprendre ce qui se passait.
Taki Sarantakis : Et comment vos parents ont-ils réagi à ça?
Dr Alika Lafontaine : Ils étaient tous les deux vraiment bouleversés avant cette réunion. Mon père, grâce à sa formation, savait comment fonctionnait l'enseignement, et il avait sa propre idée de mes capacités. Pour tout dire, lui et ma mère sont tous les deux arrivés prêts à en découdre. Et l'atmosphère s'est complètement figée dès qu'on leur a annoncé que c'était en quelque sorte la fin pour moi.
Et je me souviens encore de ce que ça faisait d'être assis dans cette chaise et de se dire : « Ah oui, tes parents se battent pour toi. » Et, comme je l'ai dit, je les admirais comme des héros, et je les voyais entendre ça et perdre toute leur énergie.
Taki Sarantakis : Avez-vous ressenti le poids de ce soi-disant « système » qui décidait de votre sort, de votre avenir?
Dr Alika Lafontaine : Je crois que ce qui m'a frappé en premier, ce sont les réactions de mes parents. Ce n'était pas courant pour moi de voir mes parents avoir à subir une attaque du système et de se retrouver tout simplement sous le choc. Je crois qu'ils vivaient des émotions très intenses, et je m'en imprégnais tout simplement parce que j'étais un enfant.
Je me souviens d'avoir eu un sentiment de vulnérabilité. J'étais toujours allé à l'école en ayant vraiment à l'esprit ce que mes parents m'avaient inculqué, à savoir que c'était là le chemin qui me mènerait vers un avenir meilleur. Et je me souviens d'être resté assis là, à me demander : « Qu'est-ce que je vais faire? »
Taki Sarantakis : Vous êtes donc un Autochtone à Regina, ce qui n'est pas une situation inhabituelle. C'était peut-être inhabituel à Toronto à l'époque, ou à Montréal à l'époque, mais à Regina, ça ne l'était pas, et ça ne l'est toujours pas. Pensez-vous que cette situation avait un rapport avec cette déclaration?
Dr Alika Lafontaine : Je crois que c'était la façon dont les choses se passaient pour les personnes qui éprouvaient des difficultés d'apprentissage. Mais en tant que personne qui a enseigné et qui enseigne encore aujourd'hui, et en tant que personne qui travaille beaucoup avec des étudiants en médecine, des résidents et d'autres collègues, je me rends compte qu'en tant qu'enseignant, on exerce une certaine influence. Tu peux décider si une personne en difficulté mérite ou non que tu lui consacres du temps, ou bien tu peux en décider autrement.
Et je pense, avec le recul, qu'il y avait sans doute des éléments de racisme qui s'y mêlaient, mais cela faisait partie de l'histoire de ces jeunes autochtones. C'est ce qu'on était censés faire. On était censés échouer si on nous attribuait ce problème. C'était à peu près ça.
Taki Sarantakis : Donc, de toute évidence, vous avez surmonté… je n'appellerais pas ça votre problème, je dirais plutôt que c'était une étiquette qui vous collait. Vous avez réussi à vous libérer de ce stéréotype. Non seulement vous avez terminé vos études secondaires, mais vous avez ensuite fait des études universitaires, et vous êtes même allé encore plus loin. Vous avez fait des études en médecine. Y a-t-il quelque chose de ces expériences vécues à l'école primaire qui vous a marqué? Est-ce que ça vous a donné un complexe? Est-ce que ça s'est transformé en attitude revancharde? Ou bien avez-vous placé cela dans un autre contexte?
Dr Alika Lafontaine : J'avais vraiment un gros complexe d'infériorité. Et je crois que c'est l'un des aspects intéressants du traumatisme : il vous brise, mais il vous pousse aussi à riposter contre tout ce qui vous accable. Et l'un des souvenirs les plus marquants que j'ai de cette période où mes parents essayaient d'assimiler toutes ces informations, c'est cette pensée qui me traversait l'esprit : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi? »
Et je crois que lorsqu'on traverse la vie avec le sentiment qu'il y a quelque chose qui cloche chez soi, l'une des façons de réagir consiste simplement à se rebeller et à essayer de prouver aux gens qui nous entourent qu'ils ont tort.
Et je crois que ça a été un moteur, surtout au début. Je voulais montrer à tout le monde que j'étais assez intelligent. Je voulais leur montrer que, même s'ils m'avaient classé dans une catégorie, ce n'était pas là que je voulais être. Et je courais après les prix, et je courais après les notes.
Et pendant un certain temps, je crois que cela m'a été utile. Mais il arrive un moment où cela ne sert plus à rien. Et j'ai fini par en arriver là.
Taki Sarantakis : Oui, je suppose que c'est un peu comme si, à un certain moment, cela pouvait vous donner de l'énergie, ce qui est une bonne chose, mais qu'à un autre moment, cela pouvait vous définir, ce qui est une mauvaise chose. Et on dirait que vous vous êtes servi de cette expérience négative pour vous lancer dans une meilleure direction. C'est bien ça?
Dr Alika Lafontaine : En effet. À une époque de ma vie où me battre avait du sens, le fait d'avoir une dent contre le monde entier représentait une occasion en or de prouver aux gens qu'ils avaient tort.
[00:11:25 Photo superposée de l'Université de Saskatchewan.]
Taki Sarantakis : Vous vous rendez à la faculté de médecine et vous vous épanouissez pleinement. On peut présumer que cela vous plaît. Racontez-nous comment vous vous êtes orienté vers cette discipline en particulier. Non seulement vous êtes médecin de formation, mais vous me semblez aussi, en tout cas à mes yeux, être un médecin d'un genre particulier. Et j'ai entendu dire que vous faisiez toutes sortes de blagues sur le type de médecin que vous êtes, et sur ce que vous avez l'occasion de faire en tant que médecin de ce type. Tout d'abord, dites-nous quelle était votre spécialité, pourquoi vous l'avez choisie et pourquoi elle semble vous plaire autant.
[00:12:02 Image superposée du Dr Lafontaine, vêtu d'une tenue chirurgicale, en service à l'hôpital.]
Dr Alika Lafontaine : Je suis anesthésiologiste de formation. L'anesthésiologie n'était pas ce que j'avais initialement prévu de faire. Je m'étais mis en tête, une fois de plus, que j'allais montrer à tout le monde à quel point j'étais capable de travailler fort et comment je pouvais réussir. Alors, j'ai tout simplement choisi ce qu'il y avait de plus difficile. Je crois que j'hésitais entre devenir un médecin spécialisé dans les chirurgies du cancer ou un chirurgien cardiaque, bref, ce qui me semblait le plus difficile.
Après avoir obtenu mon diplôme de premier cycle et commencé mes études de médecine, j'ai fini par entrer en contact avec un neurochirurgien de Regina. Il s'appelait Krishna Kumar, et c'était une force de la nature. C'était un homme de petite taille, mais doté d'une personnalité hors du commun. Dès qu'il entrait dans une pièce, on voyait tout de suite qu'il était le genre de personne qui savait régler les problèmes, et tout le monde le savait. Il se comportait vraiment comme un grand-père avec moi. Je crois que ça tenait en partie au fait que je savais comment fonctionnaient les ordinateurs, contrairement à lui; alors, c'était moi qui préparais ses présentations, et il était toujours dans un autre pays pour les donner.
J'ai passé quelques années à ses côtés, et je croyais être en bonne voie pour devenir neurochirurgien. Et puis j'ai rencontré celle qui est aujourd'hui ma conjointe, et elle m'a dit que si j'étais chirurgien, c'était fini entre nous. Elle avait déjà vécu une mauvaise expérience avec une amie : celle-ci s'était orientée vers une spécialité chirurgicale, puis elles avaient tout simplement perdu contact.
Taki Sarantakis : Est-ce parce que la profession est très demandante?
Dr Alika Lafontaine : Je crois que cela tenait en grande partie aux exigences de cette spécialité. Peu importe ce que l'on fait, il y a toujours un prix à payer. Et les prix sont assez élevés dans le domaine des spécialités chirurgicales.
Et donc, après cet ultimatum, je me suis retrouvé un peu perdu. Le Dr Kumar m'a apporté un soutien formidable. Il m'a dit de me concentrer sur ce qui comptait le plus, ce qui m'a poussé dans cette direction. Mais j'ai erré sans but pendant un bon moment. Et j'ai fini par prendre contact avec un ami de la famille qui essayait depuis un bon moment de m'intéresser à l'anesthésiologie. Je l'ai accompagné lors d'une autre intervention, et je me souviens encore très bien de cette soirée.
On a passé une journée vraiment, vraiment ennuyeuse. Puis nous sommes allés dormir dans les cabines que l'hôpital avait réservées aux stagiaires. Mon téléavertisseur sonne à 3 h du matin parce qu'il y a un « code bleu ». Et on se met tous les deux à monter quatre étages en courant pour rejoindre cette pièce. Mes mains tremblent, je suis plein d'adrénaline et tout ça.
Et nous sommes entrés dans cette pièce qui, faute d'un meilleur mot, était tout simplement le chaos le plus total. Il y a 20 personnes dans la pièce; personne ne semble coordonner quoi que ce soit; il y a du vomi sur le chandail du patient; la perfusion a été retirée, ce qui fait que le liquide s'écoule d'un de ses membres. Il est entré, s'est agenouillé, a mis en place la perfusion, s'est déplacé vers la tête du lit et a commencé, d'une voix calme, à donner des directives à tout le monde. Et j'ai vu ce chaos se dissiper, et soudain, l'ordre a régné.
Et je me souviens qu'à ce moment-là, je me suis dit : « C'est ce que je vais faire. »
Taki Sarantakis : C'est vraiment génial. Parlez-nous un peu de l'anesthésiologie. Je crois donc qu'on dit familièrement « endormir quelqu'un ». Tous ceux d'entre nous qui ont subi une intervention chirurgicale, une intervention dentaire ou tout autre acte de ce genre ont probablement déjà été anesthésiés. Parlez-nous un peu de ce que signifie mettre quelqu'un sous anesthésie, à quel point c'est dangereux, et comment vous savez si la personne est prête pour sa chirurgie cardiaque ou sa chirurgie de la vésicule biliaire. Parlez-nous un peu de ce phénomène qui semble presque magique et que le corps médical, heureusement pour nous tous, semble avoir apprivoisé et maîtrisé.
[00:15:54 Image superposée montrant un anesthésiste en train d'administrer une anesthésie à un patient.]
Dr Alika Lafontaine : Quand on commence à étudier l'anesthésiologie, on nous répète souvent que la majeure partie est plutôt ennuyeuse, mais qu'il y a aussi quelques aspects qui sont tout simplement terrifiants.
Et je dirais que, dans la pratique, c'est probablement exact. Quand tout se passe bien, c'est une journée tranquille. En général, les gens réagissent de façon assez prévisible aux médicaments, à moins qu'une maladie chronique ou un autre problème ne vienne modifier la façon dont leur corps y réagit.
Dans ces moments où les choses ne se passent pas comme on l'avait prévu, il faut faire preuve d'une grande capacité de réflexion critique et rapide.
Taki Sarantakis : Et – excusez-moi – ça pourrait être le rythme cardiaque, ça pourrait être la tension artérielle; il y a donc des signes révélateurs que quelque chose…
Dr Alika Lafontaine : Oui, on pourrait administrer une toute petite dose de médicament et obtenir un résultat disproportionné. Le patient peut cesser de respirer alors que vous ne vous y attendez pas; sa tension artérielle pourrait chuter à des niveaux pouvant mettre sa vie en danger. En cas de traumatisme, certaines actions peuvent aggraver l'hémorragie ou entraîner l'apparition d'autres problèmes.
Et c'est donc dans ces moments-là, je crois, que résident les aspects que je préfère dans la pratique de l'anesthésiologie. Quand j'ai commencé, c'était vraiment pour cette montée d'adrénaline que je recherchais. Maintenant que j'exerce depuis 15 ans, je suis content de passer une journée tranquille.
Taki Sarantakis : Vous avez envie de tranquilité, car ça veut dire que vous êtes un maître.
Dr Alika Lafontaine : Voilà. Et je crois que chaque jour est l'occasion d'avoir un impact sur la vie de quelqu'un. Il n'y a rien de comparable au sentiment que l'on éprouve lorsqu'on entre dans une salle où une mère est en plein travail, qu'elle demande un analgésique et qu'on fait ce qu'on a à faire. Vous commencez la péridurale. Quelques instants plus tard, la patiente est déjà tout à fait à l'aise.
Et le fait de pouvoir modifier la perception de la douleur, de s'occuper d'une personne souffrant d'hypertension, d'une hémorragie ou d'autres problèmes, c'est un aspect vraiment passionnant de la médecine.
Taki Sarantakis : Oui. Et quand on y réfléchit bien, c'est en quelque sorte le fondement même de toutes les interventions chirurgicales. À défaut, personne d'autre ne pourra intervenir pour régler ce problème particulier, qu'il s'agisse d'accoucher, de subir une intervention chirurgicale au niveau du cœur, du foie ou du pancréas, ou quoi que ce soit d'autre.
Nous allons maintenant mettre la médecine de côté pendant 10 minutes. On y reviendra probablement. Remontons en 2008. Il y a un concours que vous avez remporté en 2008. Parlez-nous un peu de ce concours. Qu'est-ce que c'était? Comment l'avez-vous gagné? Racontez-nous un peu cette histoire, parce que c'est une anecdote intéressante.
Dr Alika Lafontaine : Il y avait un concours d'écriture consistant à rédiger des essais à envoyer à ce groupe, qui évaluait les visions du Canada. Et l'année où je me suis intéressé à ce concours, celui-ci s'est transformé en émission de télévision.
[00:18:56 Image superposée d'un guide de programmation de la CBC présentant son émission « Canada's Next Great Prime Minister », animée par Alex Trebek.]
Dr Alika Lafontaine : C'était sur CBC, et l'émission s'appelait « Canada's Next Great Prime Minister ». Et je crois que ma saison correspondait à la troisième édition de cette émission de télévision.
[00:19:02 Images superposées montrant Alex Trebek accueillant Alika Lafontaine sur scène; Alika et les autres finalistes debout devant leurs pupitres sur scène.]
Dr Alika Lafontaine : Les gens rivalisent pour participer à l'émission en envoyant leur candidature par écrit, puis, une fois dans l'émission, ils passent par plusieurs étapes au cours desquelles ils sont évalués par d'anciens premiers ministres.
Taki Sarantakis : Les véritables anciens premiers ministres?
Dr Alika Lafontaine : Les véritables anciens premiers ministres, oui.
On a regardé l'émission l'année avant que je participe au concours; j'étais avec mon frère, et alors qu'on était assis là tous les deux, on s'est tournés l'un vers l'autre et on s'est dit : « On pourrait gagner cette émission. » Et le fait qu'il y ait un prix en argent n'a pas nui, mais on s'est promis l'un à l'autre qu'on y participerait tous les deux l'année prochaine.
Taki Sarantakis : Et à ce moment, êtes-vous médecin?
Dr Alika Lafontaine : Je suis en résidence en anesthésiologie. J'ai commencé mes études en anesthésiologie l'année précédente; j'en suis donc à ma deuxième année. Et quand j'ai participé à l'émission, j'en étais à ma troisième sur cinq. On s'est tous les deux inscrits. Il avait dépassé la limite d'âge; il était trop vieux. J'ai passé à l'étape suivante On s'est retrouvés à devoir passer plusieurs mois à débattre sur Facebook et à nous constituer une communauté.
Taki Sarantakis : Quel était le sujet de votre texte?
Dr Alika Lafontaine : Mon texte est né d'une conversation que j'avais entendue entre mon père et un député alors en fonction, Rick Laliberté. Il était député de la circonscription du Nord, et ils parlaient d'un troisième siège au gouvernement réservé aux peuples autochtones. Et ça couvrait tout, de l'endroit où ça allait se dérouler à l'objectif. Et j'ai tout simplement trouvé ce concept fascinant. C'est donc cette idée que j'ai décidé de mettre en œuvre.
Taki Sarantakis : Et quelle était la réception? Je suppose qu'on pourrait revenir en arrière et le regarder à la télé, mais racontez-nous ce que vous en retenez. Qu'est-ce que les anciens premiers ministres vous ont dit? Que leur avez-vous dit?
Dr Alika Lafontaine : Vous savez, ils se sont montrés aimables avec nous et nous ont posé des questions raisonnables. C'est au troisième tour que tous les premiers ministres posaient la grande question.
[00:21:06 Image superposée de l'ancien premier ministre Paul Martin.]
Dr Alika Lafontaine : Et lors de mon tour de parole, c'est M. Martin qui a fini par m'interroger sur un sujet qui le préoccupait, à savoir la Loi sur la clarté référendaire. Et je me souviens encore à quel point ma réponse l'avait contrarié, car, dans les Prairies, pour nous, la démocratie, c'est 50 % plus un.
Taki Sarantakis : Et le populisme, le populisme, le populisme, le populisme.
Dr Alika Lafontaine : Populisme, populisme. Il est évident que les relations entre le Québec et le Canada sont bien plus complexes que la simple formule « 50 % plus un ».
Et je crois, avec le recul, que c'est le fait d'avoir simplifié à l'extrême le problème qui, selon moi, l'a tant contrarié. Je lui ai donc donné la réponse à sa question, qui était la suivante : « Le Québec devrait-il pouvoir faire sécession dans le cas où 50 % plus un des électeurs se prononceraient en faveur de la sécession? » Et moi, bien sûr, j'ai répondu : « Oui, parce que c'est ça, la démocratie. » Et il a abattu son poing sur la table. Il est devenu rouge. Je n'avais jamais vu un premier ministre en colère. C'était ma première expérience.
Taki Sarantakis : Bravo, vous avez mis un premier ministre en colère.
Dr Alika Lafontaine : Oui, Oui. Puis il s'est levé et a dit : « Il faudra me passer sur le corps pour que le Québec s'en aille. » Du coup, ça n'a fait qu'empirer. Et je me souviens d'être resté là, à me dire : « Qu'est-ce que je vais faire? » Parce que j'avais l'impression de plutôt bien m'en sortir dans la compétition jusqu'à ce moment-là. Et on m'avait conseillé auparavant que, si jamais on se disputait avec le premier ministre, il fallait vraiment tenir des propos patriotiques.
J'ai donc pris un moment pour me ressaisir. J'ai revu l'enregistrement plusieurs fois à ce sujet, et je suis assez surpris d'avoir réussi à garder mon sang-froid, mais j'ai dit à M. Martin : « Si le Québec veut quitter le Canada, nous ne devrions pas nous demander comment le forcer à rester, mais plutôt nous interroger sur les raisons qui pousseraient quelqu'un à vouloir quitter le plus beau pays du monde. » J'ai alors levé les mains vers le public, et la salle a explosé de joie; j'ai ainsi reçu une ovation debout. Et c'est en fait le public qui a désigné le gagnant; j'ai donc fini par remporter le concours. Voilà.
[00:22:56 Image superposée d'un article de CBC News intitulé « Un médecin de Saskatoon désigné comme le prochain grand premier ministre du Canada ».]
Taki Sarantakis : Bon, revenons à la politique, mais on va d'abord faire un petit détour par la médecine. Donc, maintenant que vous êtes médecin, que vous travaillez dans un hôpital, que vous exercez votre métier, que vous observez ce qui se passe autour de vous… Je ne sais pas si c'est vous qui lancez cette initiative ou si vous y adhérez, mais vous jouez assurément un rôle majeur, un rôle catalyseur, dans un projet important lié aux services de santé autochtones. Parlez-nous un peu de cette partie de votre vie.
Dr Alika Lafontaine : Il est donc évident que des crises secouent actuellement tout le pays. C'est aussi vrai aujourd'hui qu'hier. Il y a eu une crise particulière qui a touché trois collectivités du sud-est de la Saskatchewan, et dans laquelle mon père s'était impliqué. Et tout au long de mon parcours scolaire, il m'a toujours interpellé pour me demander ce qui se passait. Et je me suis retrouvé entraîné dans une discussion sur les raisons pour lesquelles ces communautés souffraient autant. Et c'était une approche très repliée sur elle-même. Tout le monde me demandait ce qui n'allait pas chez moi.
Taki Sarantakis : Quelles étaient ces trois collectivités?
Dr Alika Lafontaine : Les Premières Nations de Key, de Cote et de Keeseekoose. Elles se trouvent à proximité des villes de Kamsack et de Yorkton, dans le sud-est de la Saskatchewan. Et cette question m'a vraiment bouleversé, car c'était manifestement une question que je me posais à mon propre sujet depuis qu'on m'avait diagnostiqué un retard de développement.
Et j'avais terminé ma résidence. J'avais commencé ma pratique. Je m'impliquais de plus en plus dans les initiatives d'amélioration de la qualité et de sécurité des patients, et j'étais vraiment emporté par cette dynamique selon laquelle « nous allions changer la médecine ». Et j'ai remarqué qu'on ne parlait même pas de ces programmes lorsqu'il s'agissait des communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Et c'est, selon moi, la présentation de ces idées qui a marqué un tournant dans la discussion.
Auparavant, les collectivités déclaraient qu'elles étaient en situation de crise, puis c'était une course pour savoir laquelle vivait la crise la plus grave, dans le but d'attirer l'attention. Nous avons plutôt orienté la discussion vers la question suivante : les gens ont-ils accès aux mêmes services? Ont-ils le même genre d'infrastructures? Pourquoi la clinique se trouve-t-elle dans une ville située à 100 kilomètres de là, alors que la population des Premières Nations est plus importante ici?
Et cette conversation a vraiment pris de l'ampleur. Il faut reconnaître que ces trois communautés ont contribué à étendre ce programme à plus de 150 Premières Nations. Et cela a vraiment permis aux gens d'aborder les problèmes sous un angle différent. Et communiquer avec le gouvernement d'une manière beaucoup plus équitable, sans se concentrer autant sur la gravité de la crise.
Taki Sarantakis : C'est intéressant, car si je fais un parallèle avec l'expérience que vous nous avez racontée plus tôt au sujet du premier ministre Martin, c'est très similaire. Vous avez retourné la question et vous avez dit : « Ce n'est pas là la vraie question. La question est tout autre. » Est-ce une bonne façon de le formuler?
Dr Alika Lafontaine : Je crois que j'ai hérité ça de mon père. Mon père s'implique toujours dans les conversations, et même si celles-ci sont très tournées vers l'extérieur, lui reste très tourné vers l'intérieur. Et même s'il fait beaucoup d'introspection, il a toujours le regard tourné vers l'extérieur. Parce que je crois que, lorsqu'il s'agit de problèmes profondément enracinés, les solutions se trouvent toujours en dehors du débat actuel. Si la conversation actuelle devait vous mener à ces solutions, ça se serait déjà produit. Et donc, oui, je pense que c'est quelque chose que j'ai eu la chance d'apprendre d'eux.
Taki Sarantakis : Maintenant, on va faire un petit bond en avant, et votre univers – par rapport aux gens qui vous connaissent – commence à s'étendre au-delà des frontières de la Saskatchewan pour atteindre celles du Canada.
[00:26:54 Images superposées du Dr Lafontaine lors d'une entrevue dans l'émission « Power & Politics » de la CBC.]
Taki Sarantakis : Et vous devenez président de l'Association médicale canadienne. Parlez-nous un peu de cela.
Dr Alika Lafontaine : Toute une expérience. Je me souviens quand on parlait de faire venir quelqu'un de l'Alberta. Je m'impliquais dans la politique médicale depuis mon arrivée à Grand Prairie. Cela fait donc probablement près de dix ans que j'occupe le poste de représentant de la région du Nord et que je participe aux aléas de la politique médicale en Alberta : signature de contrats, négociations et tout le reste.
Et j'ai d'ailleurs été approché par une sénatrice actuellement en fonction, la sénatrice Gigi Osler.
[00:27:29 Image superposée de la sénatrice Gigi Osler.]
Dr Alika Lafontaine : Elle a été présidente de l'AMC en 2019, et elle a dit : « Alika, tu dois te présenter. » Et je lui ai dit : « Je suis vraiment heureux là où je suis. » Je m'accomplissais dans Alliance en santé des Autochtones. J'avais l'impression d'avoir un impact considérable.
Nous avons eu une série de discussions, puis la pandémie a commencé à s'installer, et le poids de toutes ces crises a atteint son paroxysme : le manque de ressources des systèmes de santé, le vieillissement des infrastructures, la pénurie de main-d'œuvre en raison des compressions d'effectifs, les pressions sur le système éducatif, tout cela. Et elle m'a dit : « Tu pourrais vraiment influer sur le cours des choses si tu faisais partie de cet espace. Je crois que tu as quelque chose d'unique à offrir. »
Et, comme souvent, je me suis lancé dans l'aventure sans vraiment y réfléchir. Je n'étais pas vraiment convaincu que j'allais gagner, mais je savais que j'allais faire de mon mieux.
[00:28:34 Image superposée du Dr Lafontaine au moment où il prend ses fonctions de président de l'AMC.]
Taki Sarantakis : Et je crois que vous avez été le premier chef autochtone de l'Association médicale canadienne?
Dr Alika Lafontaine : C'était le cas.
Taki Sarantakis : Qu'est-ce que cela signifiait pour vous?
Dr Alika Lafontaine : Je suis le plus jeune de la famille et j'ai évidemment dû faire face à des difficultés que d'autres ont également connues. Mais c'était sans doute la « première fois » la plus marquante et la plus profonde.
L'Association médicale canadienne a été fondée quelques mois après la Confédération. Elle est presque aussi ancienne que le Canada lui-même. De plus, l'AMC a participé à la fondation de l'Association médicale mondiale, qui a vu le jour après la Deuxième Guerre mondiale, à une époque où nous avions établi des conventions concernant l'expérimentation médicale et d'autres questions. L'AMC a donné lieu à de nombreux développements. Programmes du gouvernement fédéral; la Société canadienne du sang est issue de l'AMC.
Du coup, être la première personne à mettre les pieds dans cet endroit, c'était assez impressionnant. Je savais qu'il y avait là une foule de possibilités, mais je savais aussi que je reprenais à mon compte une histoire qui avait causé beaucoup de tort à l'endroit d'où je venais. Je connaissais des personnes travaillant dans le secteur de la santé qui avaient été victimes de racisme et qui, à cause de cela, avaient vécu des expériences très difficiles.
Taki Sarantakis : Bon, puisque vous en avez parlé, abordons le sujet plus en détail. La COVID, la pandémie. C'est ce qui a marqué votre mandat à la présidence de l'Association médicale canadienne. Parlons un peu de cette période, car c'est à cette époque que nous avons commencé à découvrir les médecins, les médecins-chefs, le médecin hygiéniste en chef et leurs déclarations. Et nous avons commencé à entrevoir un peu – et c'est quelque chose qui m'a toujours fasciné personnellement – l'interaction entre le savoir et la science d'une part, et la politique et le pouvoir d'autre part, ainsi que la manière dont ces univers, s'ils n'entraient pas en collision, devaient assurément interagir et se recouper. Racontez-nous comment s'est passée votre expérience à la tête de l'Association médicale canadienne pendant la pandémie mondiale.
Dr Alika Lafontaine : Je vais commencer par parler du pouvoir. L'une des choses dont j'ai toujours été profondément conscient, depuis mon plus jeune âge, c'est ma propre relation au pouvoir. Et puis, quand j'étais enfant, j'étais impuissant, n'est-ce pas? Ainsi, en tant que professionnel de la santé, je constate que les personnes qui entrent dans mon bloc opératoire et reçoivent une anesthésie ont le contrôle de la situation jusqu'à ce qu'elles ne l'aient plus. Dès que je commencerai à vous donner ces médicaments, ce sera définitif. Vous êtes…
Taki Sarantakis : Littéralement endormi?
Dr Alika Lafontaine : Oui, vous êtes littéralement à la merci des personnes présentes dans la salle, en espérant qu'elles prennent les bonnes décisions pour vous.
Et je crois que pendant la pandémie de COVID, j'ai pris conscience à quel point de nombreuses structures de pouvoir se sont véritablement affaiblies, puis ont évolué pour devenir quelque chose de différent. On oublie souvent l'alliance pour la réduction des temps d'attente, qui a vu le jour à la fin des années 2010. Toutes les provinces et tous les territoires commençaient à collaborer sur divers dossiers, même si certaines personnes avaient tendance à prendre leurs distances et à essayer de faire les choses de leur côté à nouveau, car la crise s'était quelque peu apaisée. C'est ainsi que la COVID est arrivée à un moment où la collaboration était en fait la norme : on réunissait des gens autour d'une table pour donner la parole à ceux qui n'étaient pas présents. Puis, en très peu de temps, le système s'est transformé en une structure de commandement et de contrôle. Ce qui était logique, puisqu'il s'agissait d'une crise.
Et je crois que cette structure de commandement et de contrôle a bel et bien fait disparaître la plupart de ces espaces où les gens avaient le sentiment d'être sur un pied d'égalité. Et c'était étrange, en tant que prestataire, de voir comment ma voix est passée d'une voix qui faisait partie de la conversation à une voix qui n'avait aucune idée de ce dont il était question. Et on me donnait des ordres très stricts concernant certaines choses de la part de personnes auxquelles je n'avais jamais rendu compte ni dont je n'avais jamais eu à répondre auparavant.
Ainsi, quand je pense aux patients et à ce qu'ils ont dû endurer à cette époque, j'imagine que leur expérience a dû être 100 fois pire. Non seulement vous n'avez pas l'impression qu'on vous explique ce qui se passe et qu'on vous guide, mais vous avez aussi le sentiment que cette structure de commandement et de contrôle vous prive de tous les aspects de votre vie sur lesquels vous pensiez avoir un contrôle.
Taki Sarantakis : D'accord. Qu'il n'y a, disons, ni libre arbitre, ni volonté, ni rien d'autre de ce genre. Vous avez aussi travaillé dans des hôpitaux pendant la pandémie de COVID. Racontez-nous l'un de vos meilleurs souvenirs, celui qui vous a redonné espoir, ainsi que certaines des choses que nous préférerions peut-être ne plus revivre.
Dr Alika Lafontaine : Je dirais que les moments les plus porteurs d'espoir ont été ceux où les gens ont su se montrer à la hauteur dans des situations qui ne correspondaient manifestement pas à ce pour quoi ils avaient été formés.
[00:33:28 Image superposée montrant du personnel médical se précipitant vers le service des urgences d'un hôpital.]
Dr Alika Lafontaine : Se présenter sans avoir accès à l'équipement de protection adéquat; se présenter sans savoir qui allait ouvrir la porte, dans quel état cette personne se trouvait ou d'autres détails. Au tout début de la pandémie de COVID-19, et je crois que les gens ont tendance à l'oublier parfois, certaines personnes ont souffert d'une forme très, très grave de la maladie.
[00:33:38 Image superposée montrant du personnel médical vêtu d'un équipement de protection individuelle intégral s'occupant d'un patient à l'unité de soins intensifs.]
Dr Alika Lafontaine : Et des gens dont on ne pensait pas qu'ils pouvaient tomber malades de cette façon. Quand je repense aux situations les plus déchirantes, j'ai eu plusieurs patients dont j'ai assuré les soins et qui, bien qu'ils présentaient manifestement des symptômes, n'arrivaient pas à se résoudre à admettre ce qui leur arrivait.
Et de voir des gens de mon âge, ou de l'âge de mes frères plus jeunes ou plus âgés, assis là, à bout de souffle, en train de dire : « Je n'ai pas besoin de ce traitement, je n'ai rien. » Et puis, voir leurs signes vitaux évoluer d'une manière tout à fait prévisible, compte tenu de ce que vous saviez de la situation. C'était déchirant. Au cours de ma carrière, je n'avais jamais été confronté à une situation où il y avait un tel décalage entre ce que les patients étaient prêts à accepter quant à ce qui se passait, et ce qui se déroulait sous nos yeux. Et la situation n'a fait que s'aggraver.
Taki Sarantakis : Oui. Avant de passer à notre dernier sujet, revenons un instant sur la COVID, car vous n'êtes pas seulement médecin. Vous n'étiez pas seulement membre de l'AMC. Il me semble aussi que vous vous intéressez un peu à la société et un peu aux politiques publiques.
Je crois que la COVID-19 a des répercussions à long terme, et que ces répercussions se feront sentir sur le long terme au Canada. Selon vous, quelles sont certaines de ces répercussions? En quoi la COVID-19 a-t-elle transformé le corps politique au Canada, avant et après la pandémie?
Dr Alika Lafontaine : Je dirais que l'une des conséquences les plus marquantes de la COVID a été de faire tomber le vernis de politesse qui recouvrait notre vie politique.
Je crois qu'en tant que Canadiens – du moins, j'ai grandi dans un milieu où la politesse primait souvent sur le fait de dire les choses telles qu'elles étaient, ce qui n'est pas un problème tant que tout va bien. Et lorsque la COVID a frappé et que nous nous sommes tous retrouvés plongés dans cette crise commune, où nous avons tous dû réagir de manière similaire alors que chacun se trouvait à une étape différente de sa vie. Si vous aviez un solide réseau social et que, tout à coup, vous vous retrouviez enfermé dans une pièce avec tout le monde et que tu t'entendais bien avec eux, ce serait génial.
Mais pour beaucoup de gens, ce n'était pas du tout ce qui se passait. Il y avait des personnes âgées qui ne recevaient plus aucune visite. Il y avait des jeunes qui devaient vivre les plus beaux moments de leur vie à l'université.
[00:36:12 Image superposée montrant des membres du personnel médical, vêtus d'un EPI complet, aidant un patient de l'unité de soins intensifs à communiquer par vidéoconférence avec sa famille.]
Dr Alika Lafontaine : Et voilà qu'à présent, ils communiquent soudainement avec d'autres personnes par Zoom et ne nouaient aucune relation à des centaines de kilomètres de chez eux, sans parler des écarts socioéconomiques et des autres difficultés d'accès.
Je crois donc que ce qui a changé pour les gens, c'est qu'ils ont pris conscience que cette politesse n'était qu'un vernis et qu'au fond, il existait des écarts considérables entre les expériences vécues par chacun. Je pense toutefois que les médias sociaux ont amplifié la situation par rapport à ce qu'elle était réellement, du point de vue de l'expérience vécue. Les gens ont été mis dans une situation où ils se sont retrouvés très éloignés des personnes avec lesquelles ils étaient censés nouer des liens.
Et je crois qu'il y a beaucoup de ressentiment accumulé chez les gens qui estiment avoir été lésés. Et vous savez quoi? Ce n'est pas déraisonnable quand on examine ce qui s'est réellement passé.
Taki Sarantakis : Je crois que j'ai tiré de la pandémie de la COVID-19 une leçon similaire, mais légèrement différente, qui, je pense, était présente au fond de mon esprit – et peut-être que d'autres partageaient cette réflexion aussi –, à savoir : « Si quelque chose de vraiment grave arrive, tout le monde va se serrer les coudes. » Nos politiciens vont s'unir comme ils l'ont fait, je ne sais pas, dans notre imaginaire collectif, à l'époque de la Seconde Guerre mondiale ou pendant la Grande Dépression. Ou si un astéroïde venait à frapper une partie de la Terre, nous surmonterions tous nos différences, nous nous unirions et nous ferions face à la situation, c'était en fait tout le contraire. La crise nous a, comme vous l'avez dit, enfoncés davantage dans nos positions respectives. Et au lieu de nous rapprocher, nous avons continué à mettre encore davantage en évidence nos différences. Est-ce une façon juste de présenter les choses?
Dr Alika Lafontaine : Je pense que c'est effectivement le cas. Et pour ma part, en ce qui concerne plus particulièrement la question politique, j'ai été déçu de voir que des gens dont je pensais qu'ils allaient nous rassembler ont parfois marqué des points faciles pour tenter de consolider leur appui ou pour d'autres raisons. Il y a eu beaucoup de points positifs pendant la pandémie de COVID-19, notamment en matière de leadership à tous les niveaux de la vie politique, mais il y a également eu des faux pas très importants, et je crois que nous essayons encore aujourd'hui de combler les divisions qui en ont résulté.
Taki Sarantakis : Oui. Passons maintenant à la dernière partie de notre entrevue : en plus d'être médecin et d'avoir été président de l'Association médicale canadienne, vous êtes désormais auteur. Parlez-nous de votre livre.
[00:38:48 Photo du livre de Dr Alika Lafontaine, The Outrage Cure.]
Dr Alika Lafontaine : Oui. En fait, ce livre est né de certaines des conversations que nous avons en ce moment même. Je me suis brouillé avec un ami très proche. Et cela était lié aux manifestations de colère et d'indignation qui ont eu lieu pendant le « Convoi de la liberté ».
[00:39:02 Image superposée montrant trois des nombreux camions qui ont occupé la majeure partie du centre-ville d'Ottawa pendant trois semaines, à compter du 29 janvier 2022, dans le cadre de ce qu'on a appelé le « Convoi de la liberté ».]
Dr Alika Lafontaine : Et, dans le cadre de l'AMC, j'ai participé à des activités médiatiques liées au budget et à la COVID. Et on n'avait jamais parlé du « Convoi de la liberté ». Et en réalité, on n'en a plus jamais reparlé après cette conversation. Mais cela a fini par faire naître en nous deux ce sentiment existentiel selon lequel nous ne pouvions plus nous faire confiance. Et cela a mis fin à une amitié qui durait depuis des décennies. Et ce livre raconte en fait ma quête de réponses pour tenter de retrouver mon chemin.
Taki Sarantakis : Dans votre livre, que je n'ai pas encore lu, mais dont vous m'avez parlé, vous évoquez en quelque sorte un continuum entre la colère, l'indignation et l'indifférence. Prenez un moment ou deux pour réfléchir à chacun de ces points, en commençant par la colère.
Dr Alika Lafontaine : La colère est donc une émotion que l'on ressent lorsque les choses ne se passent pas comme on le voudrait. Vous avez un problème quelconque à régler. Et la colère peut prendre racine dans bien des endroits différents. Souvent, notre colère est tournée vers l'intérieur. Les gens ne le savent pas. Mais face à des problèmes majeurs et communs, notre colère est un moyen d'interpeller les autres, car nous avons besoin de leur aide.
Or, lorsque notre colère reste sans réponse, nous commençons à nous demander pourquoi elle n'est pas prise en compte. Et en approfondissant certaines de ces idées, en réfléchissant à des expériences vécues dans ma propre vie, je me suis rendu compte que j'avais traversé des périodes où j'étais très en colère et où je commençais à me demander si les gens savaient ce qu'ils faisaient ou s'ils allaient prendre les bonnes décisions, s'ils agissaient de manière éthique ou non.
Et dès lors que nous commençons à remettre en question la compétence et la crédibilité des gens, nous entrons dans une spirale négative où notre colère n'est plus un appel à l'aide, mais où nous sommes plutôt indignés parce que nous voulons voir des changements. Et cette réforme pourrait avoir pour conséquence le renvoi de certaines personnes de leurs fonctions; elle pourrait également amener à dénoncer celles qui ne répondent pas à notre appel.
Et à mesure que nous traversons ces cycles encore et encore – et ce sont bien des cycles, car les problèmes surgissent, puis s'estompent, avant de s'aggraver à nouveau –, nous finissons par nous rendre compte que rien ne changera, peu importe à quel point cela nous contrarie. Et à mesure que nous détruisons ces relations autour de nous, il arrive un moment, je crois, où les gens commencent à se demander à quoi ça sert de se battre, après tout. Et c'est ainsi qu'ils en viennent à l'indifférence.
Or, cela est étroitement lié à la biologie. Quand on pense à ce détecteur de menaces qu'est notre esprit, notre système limbique, c'est vraiment ainsi que nous interprétons le danger. Ainsi, à mesure que nous traversons ces émotions, les stimuli qui agissent sur notre système limbique deviennent de plus en plus dysfonctionnels, jusqu'à ce que celui-ci cesse de fonctionner. Ainsi, notre biologie suit notre psychologie.
Taki Sarantakis : Donc, pour paraphraser, serait-il juste de dire que la colère est une volonté de corriger quelque chose au sein d'un système, tandis que l'indignation revient en quelque sorte à dire : « Je ne suis pas sûr de vouloir ce système du tout ». Je ne crois pas que ce système puisse être corrigé. Je veux me débarrasser de cette institution, de ce conseil d'administration de l'hôpital, de ce genre de démocratie. » Et l'indifférence, c'est un peu comme : « Tu sais quoi? Je vais me détacher. Je me détache du monde tel que je le perçois, et je me replie sur moi-même et sur mon petit monde. »
Dr Alika Lafontaine : Tout à fait. Cela nous fait passer d'une situation où nous sommes en lien avec les autres à une situation où nous nous retrouvons à nouveau isolés et seuls.
Taki Sarantakis : Oui. Ça me rappelle un livre dont on parlait beaucoup quand j'étais aux études supérieures : Exit, Voice, and Loyalty.
[00:42:40 Image superposée d'un livre intitulé « Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States », d'Albert O. Hirschman.]
Taki Sarantakis : À savoir que tout être humain, quelle que soit la situation dans laquelle il se trouve, a trois choix fondamentaux, qu'il s'agisse d'un emploi, d'un mariage, d'un pays ou de quoi que ce soit d'autre.
La « voix » c'est quand on essaie de dire : « Essayons de régler ça. » La loyauté, c'est quand on baisse la tête et qu'on se dit : « Je sais que c'est stupide, mais on va quand même continuer. Je vais rester tranquille, et quoi qu'il arrive, ça arrivera. » Et la sortie, c'est : « Je n'en peux plus. Je dois partir. » Donc, des idées très similaires.
Dernière question. Nous en avons parlé. Vous avez participé au concours du prochain premier ministre. Vous avez gagné. Vous verrez-vous vous lancer dans la politique à l'avenir? Et je pose cette question non pas tant parce que la politique est l'un des moyens par lesquels nous apportons notre contribution, mais parce que je constate ton intérêt pour les politiques publiques et que je sens en toi cette volonté de « contribuer à réformer le système ». Certaines personnes pensent que c'est là le moyen ultime de réformer le système : se présenter devant ses pairs, briguer un mandat électif quelconque et prendre les rênes de l'État. Pensez-vous que cela pourrait arriver un jour? Si votre femme est d'accord?
Dr Alika Lafontaine : Oui, c'est une bonne mise en garde à la fin. Je crois que la politique a vraiment besoin de beaucoup plus de monde. Je dirais que la politique m'intéressait beaucoup autrefois, puis il y a eu une période où je me suis dit : « Comment peut-on prendre part à tout ça? » Et je crois que nous sortons de cette phase pour entrer dans une autre où on a vraiment l'impression de repartir de zéro.
Je pense qu'il y a un besoin énorme de pouvoir compter sur des personnes qui font partie du gouvernement, qu'elles soient élues ou non, et qui se consacrent véritablement à ces systèmes communs que nous partageons tous : les soins de santé, l'éducation, la justice, etc. C'est vraiment une période angoissante pour les citoyens canadiens en ce moment. Je crois que c'est une période angoissante pour tout le monde en ce moment. Et ces décisions, je crois, vont nous engager sur une voie dont nous ne pourrons plus nous écarter pendant les 40 ou 50 prochaines années.
Est-ce que j'en ferais partie? Je crois que je le ferais. Mais, en attendant, je crois qu'il existe de nombreux domaines en dehors de la politique où l'on peut avoir un impact considérable. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai écrit le livre. J'essayais de trouver des solutions à un problème que je rencontrais et je me suis rendu compte que beaucoup d'autres personnes avaient elles aussi de la difficulté avec ce problème.
Et je crois que ce qui est intéressant, quand on s'engage dans ce genre de conversations, c'est qu'on commence à se rendre compte que ce qu'on essayait de comprendre dans notre tête, beaucoup d'autres personnes essayaient de le comprendre elles aussi.
Taki Sarantakis : Notre toute dernière question. La plupart des personnes présentes dans l'auditoire qui vous regardent et vous écoutent sont des fonctionnaires. Pour conclure, je ne sais pas si on peut appeler ça de la sagesse, des réflexions ou simplement des idées que vous aimeriez transmettre aux fonctionnaires fédéraux.
Dr Alika Lafontaine : Je crois que j'aimerais vraiment faire comprendre qu'il existe, un peu partout, cette idée selon laquelle ce que l'on fait n'a pas d'importance. Que, d'une manière ou d'une autre, on puisse te remplacer par un algorithme ou un système de prise de décision automatisé.
Je crois que ce sont les gens qui en font partie qui sont au cœur des systèmes qui comptent et de ceux qui font vraiment une grande différence. Et c'est parce que ce à quoi nous aspirons, je crois, lorsque nous sommes confrontés à des problèmes communs, c'est le jugement humain, le lien humain. Et j'espère sincèrement que les fonctionnaires, alors que nous traversons cette période marquée par une grande instabilité, ne perdront pas de vue que, même si d'autres ne reconnaissent pas leur valeur, ce qu'ils font possède une valeur intrinsèque qui ne dépend pas de l'opinion des autres. Je ne peux pas vous dire à quel point ça m'agace quand j'essaie de décrocher le téléphone et que je tombe sur un répondeur automatique, sans pouvoir joindre la personne.
Et je ne peux pas vous dire à quel point c'est important et significatif quand quelqu'un est présent. En fait, lors de la réunion de l'Association médicale mondiale à laquelle je viens d'assister, un de mes amis a eu un problème avec son passeport. Et ils ont appelé le bureau local d'un pays très éloigné d'ici. Et cette personne s'est présentée une fin de semaine. Et ils n'ont pas cessé de parler de cette expérience pendant tout le vol de retour, qui a duré 12 heures.
J'espère que les gens qui travaillent dans la fonction publique se rendent compte que, même s'ils ont l'impression de passer inaperçus, les autres les voient bel et bien. Ce que l'on fait a vraiment de l'importance. Cette réalité sera toujours présente.
Taki Sarantakis : Dr Alika Lafontaine, ce fut un véritable plaisir de passer ce moment avec vous. Quel honneur et quelle joie! Et merci d'avoir passé un peu de temps avec nous aujourd'hui.
Dr Alika Lafontaine : Merci pour l'invitation.
[00:47:58 Le logo animé de l'EFPC s'affiche à l'écran. Texte à l'écran : canada.ca/ecole.]
[00:48:04 Le mot-symbole du gouvernement du Canada s'affiche à l'écran.]