Transcription
Transcription : Série L'exercice de la démocratie : La démocratie délibérative et la sensibilisation à la démocratie
[00:00:00 La vidéo s'ouvre sur le logo animé de l'EFPC.]
[00:00:07 Ayesha Harij apparaît en plein écran.]
Ayesha Harij : Bonjour et bienvenue à la discussion de ce matin, dans le cadre de l'événement organisé par l'École de la fonction publique du Canada, intitulé « La démocratie délibérative et la sensibilisation à la démocratie ». Je m'appelle Ayesha Harij.
[00:00:29 Texte à l'écran : Ayesha Harij, Directrice, Affaires mondiales Canada.]
Ayesha Harij : Je suis directrice de la Division de la coordination des politiques et des affaires du Cabinet au sein d'Affaires mondiales Canada, et j'occupais auparavant le poste de directrice de la Division de la démocratie au sein de ce même ministère. Je suis très heureuse d'animer l'événement d'aujourd'hui. Bienvenue à notre auditoire ainsi qu'à nos invité·es. Nous avons pour vous aujourd'hui une séance vraiment passionnante.
Je m'adresse à vous depuis le territoire traditionnel non cédé du peuple algonquin anichinabé. Je tiens à exprimer ma gratitude aux générations d'Algonquins, passées et présentes, qui sont les premiers gardiens de l'espace que j'occupe actuellement, et je leur suis très reconnaissante, ainsi qu'à vous tous et toutes de votre participation. Je vous encourage, d'où que vous veniez, à prendre un instant pour réfléchir aux terres sur lesquelles vous vivez et travaillez, et à votre lien avec la réconciliation et les premiers peuples du Canada.
Les principales présentations d'aujourd'hui proviennent de trois expert·es en théorie et en pratique démocratiques. Nous allons aborder le sujet du déclin mondial de la satisfaction à l'égard des démocraties, et plus particulièrement la manière dont la confiance peut être rétablie entre le public et les institutions démocratiques.
Accrochez-vous bien. À la fin de la séance, nous aurons un peu de temps pour répondre aux questions de l'auditoire. Je vous encourage à soumettre vos questions à nos panélistes en utilisant l'interface de la webdiffusion. Vous trouverez une petite icône en forme de bulle de discussion en haut à droite de votre écran. Vous pouvez y poser vos questions dans la langue de votre choix; nous répondrons à autant de questions que le temps nous le permettra.
[00:02:00 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : J'ai le plaisir de vous présenter notre excellent panel de conférenciers et conférencières, à commencer par Santiago González, économiste principal et analyste politique à l'OCDE, au sein de la Direction de la gouvernance publique.
Il y joue un rôle de premier plan dans l'élaboration des rapports « Panorama des administrations publiques ». Il est expert à l'OCDE en matière d'indicateurs et de statistiques relatifs à la gouvernance publique, notamment en ce qui concerne les déterminants et les mesures de la confiance du public, et a coordonné le rapport « Panorama des administrations publiques » de 2023, qui examine la nécessité d'ériger, de renforcer et de protéger la démocratie à une époque marquée par de multiples crises.
Nous accueillons également le Dr Michael Mackenzie, titulaire de la première chaire Jarislowsky sur la confiance et le leadership politique à l'Université de l'Île de Vancouver. Il est titulaire d'un doctorat de l'Université de la Colombie-Britannique et, avant de rejoindre l'UIV, il a été boursier de recherches postdoctorales à l'Université Harvard et professeur agrégé à l'Université de Pittsburgh. Les domaines de recherche du Dr Mackenzie portent notamment sur la théorie démocratique, la démocratie délibérative, les relations intergénérationnelles, la politique canadienne et la mobilisation du public. Merci, Dr Mackenzie. Bienvenue.
Et enfin, pour compléter notre prestigieux panel d'aujourd'hui, nous accueillons la Dre Anna Drake, professeure adjointe en sciences politiques à l'Université de Waterloo. Elle travaille dans le domaine de la théorie démocratique, en s'intéressant plus particulièrement à la démocratie délibérative, à l'intersectionnalité et à l'activisme. Ses travaux de recherche actuels portent sur l'injustice structurelle et la théorie délibérative, et analysent comment les systèmes délibératifs pourraient mieux répondre à des problèmes tels que le racisme et le sexisme systémiques. Merci d'être avec nous aujourd'hui. Merci pour votre flexibilité et votre capacité à vous adapter aux imprévus, notamment sur le plan technique. Sur ce, nous allons commencer par donner la parole à notre premier conférencier, Santiago González, de l'OCDE, qui lancera la première présentation. Santiago, à vous.
[00:03:55 Santiago González apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Santiago González, Analyste politique, Organisation de coopération et de développement économiques.]
Santiago González : Merci beaucoup. C'est un véritable honneur pour moi d'être ici parmi vous aujourd'hui, et merci de m'avoir invité à participer à ce panel aux côtés d'expert·es aussi éminent·es. Je travaille en tant qu'économiste principal au sein de la Direction de la gouvernance publique de l'OCDE. Je suis notamment responsable de la publication des rapports « Panorama des administrations publiques ».
Vous pouvez afficher ma présentation. Je vais vous présenter certains des principaux résultats de ce rapport, qui rassemble essentiellement tous les travaux menés par notre direction en matière d'indicateurs. Cette fois-ci, nous avons structuré les données autour de la manière d'instaurer la confiance et de renforcer les démocraties à une époque marquée par de multiples crises.
[00:04:35 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : La première diapositive présente l'indice d'incertitude économique mondiale, qui nous montre essentiellement comment le nombre de crises a augmenté au cours des dernières décennies. Comme le montre le graphique de gauche, depuis le 11 septembre, la crise financière mondiale, puis la pandémie de COVID, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et, plus récemment, le conflit au Moyen-Orient, nous vivons dans un contexte où les crises sont de plus en plus fréquentes.
Ce sont celles que nous ne pouvons pas prévoir, mais il y en a d'autres que nous pouvons anticiper, comme la crise liée aux changements climatiques. Et ça s'accompagne d'une pression budgétaire accrue. On constate que les perspectives économiques restent fragiles. À gauche, on constate globalement que les déficits budgétaires et la dette ont en réalité augmenté dans la plupart des économies développées. Voilà donc un petit aperçu du contexte dans lequel nous évoluons.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:05:39 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : Cependant, dans ce contexte, on constate également que les administrations publiques ont, dans une large mesure, su faire preuve de résilience. Et dans le graphique circulaire situé à droite, vous pouvez voir une question que nous avons posée en 2021 dans le cadre de notre enquête sur les facteurs de confiance envers les institutions publiques. Il en ressort qu'environ la moitié des personnes interrogées estiment qu'il est extrêmement probable que les administrations publiques soient en mesure de gérer la prochaine pandémie et qu'elles soient prêtes à y faire face.
Les trois graphiques circulaires situés à gauche montrent que la population reste très satisfaite des services publics. Dans une certaine mesure, ça indique que les administrations publiques ont su faire face à ces crises.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:06:24 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González: Mais c'est un fait qu'on entend souvent dire que nous nous trouvons aujourd'hui dans un contexte où la confiance envers les institutions publiques est en baisse. C'est ce que montre également notre enquête. On constate qu'en moyenne, parmi les pays de l'OCDE ayant participé à la première vague de l'enquête, seuls 40 % des personnes interrogées déclarent avoir une grande confiance en leur gouvernement.
Ce chiffre varie toutefois considérablement selon les groupes de population. On constate que les personnes les moins instruites, les plus jeunes, celles qui sont en situation de précarité financière et, plus récemment, les femmes ont tendance à faire moins confiance aux institutions publiques. Il est donc nécessaire d'investir dans la résilience démocratique dans ce contexte de crises multiples et de perte de confiance.
Quelles sont les trois priorités que nous avons établies pour renforcer la résilience démocratique? Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:07:23 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : Il s'agit tout d'abord de s'appuyer sur les forces de la démocratie. Les administrations publiques disposent depuis longtemps de mécanismes permettant de faire participer la population, c'est-à-dire des mécanismes de participation des parties prenantes, tant formels qu'informels. Nous devrions nous appuyer sur ces mécanismes. Nous allons examiner quelques données probantes. Ensuite, renforcer les principales compétences dont les administrations publiques ont besoin pour soutenir la mise en œuvre dans le contexte que j'ai décrit, et se protéger contre les menaces qui pèsent sur la confiance du public et qui découlent de manquements à l'intégrité publique ainsi que de la mésinformation et de la désinformation.
Prochaine diapositive.
[00:07:59 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : Pour ce qui est de s'appuyer sur les forces démocratiques, ces données proviennent également de notre enquête World Trust. Il s'agit d'un indicateur de ce que l'on appelle l'efficacité politique, c'est-à-dire la perception qu'a la population d'avoir son mot à dire dans les décisions du gouvernement. On constate que ça ne représente qu'environ un tiers. [Au] Canada, la situation est un peu meilleure, mais moins de 40 % de la population estime avoir son mot à dire sur les décisions du gouvernement.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:08:27 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : Nos données ont également démontré que les mécanismes officiels de participation des parties prenantes ne se sont pas beaucoup améliorés. Le graphique de gauche présente les résultats de notre indice de mobilisation des parties prenantes concernant les textes réglementaires, et l'augmentation a été quasi négligeable entre 2018 et 2021.
En revanche, ce que l'on constate, comme l'indique le graphique de droite, c'est une explosion de l'intérêt pour d'autres types de processus délibératifs ou de processus visant à donner davantage la parole aux citoyen·nes. Je pense que nous en parlerons plus tard.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:09:14 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : Pour renforcer cette résilience, il est important de parvenir à une représentation adéquate au sein du gouvernement. On constate que ça se passe encore à un rythme relativement lent. On voit à gauche la proportion de femmes et de jeunes parlementaires. Chez les femmes, ce chiffre s'élève à un tiers, tandis que chez les jeunes, il est de 22,8 %, ce qui est inférieur à la part de la population qu'ils représentent, soit 34 %.
À droite se trouve notre indice de budgétisation sensible au genre. On constate une augmentation considérable du nombre de pays qui mettent réellement en œuvre cette pratique. Cependant, ils disposent des moyens nécessaires pour le faire, mais il n'existe pas [de] mesure de l'incidence jusqu'à présent. Il est donc important de continuer à veiller à ce que ces outils atteignent réellement les objectifs fixés.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:10:09 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : En ce qui concerne les compétences à renforcer pour répondre aux exigences de cette résilience démocratique, il y a également matière à amélioration. Il s'agit d'un indice que nous avons établi sur la gouvernance des infrastructures vertes, qui montre qu'il existe une marge de progression pour garantir que l'écologisation soit réellement prise en compte tout au long du cycle de vie des projets d'infrastructure.
Prochaine diapositive.
[00:10:41 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : En ce qui concerne le développement des compétences nécessaires pour faire face à cet environnement, des efforts supplémentaires pourraient être déployés pour garantir que les fonctionnaires bénéficient d'un niveau de formation adéquat et d'un contenu adapté, notamment en élargissant l'offre de formation, ce qui permettrait de gérer un personnel public agile, capable de s'adapter au contexte marqué par des crises multiples.
Diapositive suivante, s'il vous plaît.
[00:11:15 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : En ce qui concerne la protection contre les menaces pesant sur la résilience démocratique. Nous voyons ici nos indicateurs permettant de mesurer dans quelle mesure les pays de l'OCDE ont réellement mis en œuvre ou adopté des pratiques en matière de pressions politiques, de financement politique et de conflits d'intérêts. Ce sont les barres de couleur claire. Quant aux autres, celles qui sont plus vertes, elles indiquent dans quelle mesure les pays les ont mises en œuvre. On constate qu'il existe des lacunes dans la mise en œuvre face à ce type de menaces, qui découlent d'un manque d'intégrité au sein des administrations publiques.
[00:12:08 Écran divisé : Santiago González et une diapositive, comme décrit.]
Santiago González : En conclusion, pour maintenir la résilience démocratique dans un contexte de crises multiples, il est important de s'appuyer sur les forces de la démocratie, telles que la participation et la représentation des citoyen·nes et des parties prenantes, de renforcer les principales compétences en matière de gouvernance, notamment en termes de capacités du personnel, et de mettre en place une administration publique qui jouera un rôle essentiel pour soutenir ce contexte, ainsi que de faire face à ce contexte de crises multiples tout en se protégeant contre les menaces réelles liées à la mésinformation, à la désinformation et au manque d'intégrité dans le secteur public. Et pour tous ces éléments, nous devons continuer à enrichir notre base de données probantes et à consolider les données dont nous disposons à cette fin.
Voilà ma présentation. Je serai ravi de participer à la discussion un peu plus tard.
[00:13:07 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Un grand merci à Santiago González, de l'OCDE. Vous avez très bien mis en perspectives certains des contextes difficiles dans lesquels nous travaillons, en particulier pour l'auditoire issu de la fonction publique, en soulignant les domaines dans lesquels nous devons davantage renforcer nos capacités et instaurer la confiance.
Sur ce, je cède la parole au Dr Michael Mackenzie, qui va nous parler des défis actuels auxquels est confrontée la démocratie au Canada, des facteurs qui les sous-tendent, ainsi que de la manière dont les institutions publiques et la démocratie délibérative peuvent contribuer à la réalisation de ces objectifs. Michael, à vous.
[00:13:39 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Dr Michael Mackenzie, Professeur, Université de l'île de Vancouver.]
Dr Michael Mackenzie : Je vous remercie de m'avoir invité. Je vais commencer par dire quelques mots sur ce qui ne va pas avec la démocratie. Je vais ensuite proposer que nous trouvions une solution démocratique aux problèmes auxquels la démocratie est confrontée. Le problème, cependant, avec cette solution qu'est la démocratie délibérative, c'est que nous ne savons pas comment la mettre en œuvre à une échelle suffisamment grande.
Donc, qu'est-ce qui ne va pas? Je vais m'appuyer sur certains points que Santiago vient d'évoquer. Lorsque les gens se sentent en situation de précarité économique ou existentielle, ils ont tendance à devenir moins démocrates. Les sources d'insécurité économique et existentielle sont nombreuses, comme Santiago vient de nous le dire : la pandémie a entraîné un niveau d'anxiété de fond élevé. Depuis le début de la pandémie, l'inflation est source d'incertitude économique. Cette situation a entamé l'épargne des gens et compromis leurs projets d'avenir. Les inégalités de revenus ont également été source d'insécurité économique pour beaucoup, mais aussi d'un sentiment d'injustice.
Les évolutions technologiques rapides sont source de bouleversements et de désorientation. Plusieurs expert·es en intelligence artificielle, par exemple, estiment que l'IA représente une menace existentielle potentielle. À tout le moins, l'IA sera une technologie de rupture, à l'instar d'Internet et des réseaux sociaux. L'IA va transformer notre vie politique, nos relations les un·es avec les autres et nos carrières, mais nous ne savons pas encore comment elle le fera. Et ça engendre de l'incertitude et de l'anxiété.
On a assisté à de nombreux phénomènes météorologiques extrêmes, par exemple, qui ont causé des dégâts et des perturbations, mais aussi des migrations massives. Et les guerres provoquent des catastrophes pour l'humanité. Certains des pays impliqués dans ces conflits possèdent des armes nucléaires. Je viens de lire ce matin que des soldats nord-coréens se sont joints à la Russie dans cette guerre. Les guerres culturelles et, plus généralement, les échanges en ligne ont fait croire aux gens qu'il était acceptable de haïr et d'insulter ceux et celles qui ne partagent pas leur opinion, simplement pour cette unique raison.
Il existe beaucoup de leaders médiocres – et quand je dis « médiocres », j'entends « contraires à l'éthique » – qui, dans ce contexte, attisent la peur et l'angoisse à leur propre profit. Mais ces leaders ne sont pas l'unique cause de ces problèmes. Les leaders contraires à l'éthique et antidémocratiques sont à la fois la cause et la conséquence de ces problèmes.
J'ai dit tout à l'heure que lorsque les gens se sentent en situation de précarité économique ou existentielle, ils deviennent moins démocrates. Pourquoi? C'est la question qui vient tout naturellement à l'esprit. Je pense que c'est parce que la démocratie exige un haut degré de tolérance face à l'incertitude et à la complexité. Or, notre capacité à faire face à ces éléments est limitée. Lorsque nous sommes dans l'incertitude et l'anxiété, nous ne voulons pas que cette situation perdure au sein de nos systèmes politiques. Face à l'insécurité et à l'anxiété, beaucoup de gens aspirent, à juste titre, à la simplicité, à la certitude et à la sécurité. Ils se tournent donc vers des leaders qui leur promettent tout ça : des solutions simples à des problèmes complexes et un semblant de certitude dans un climat d'incertitude.
Pourquoi les leaders démocrates ne proposent-ils pas de simplicité et de certitude? Parce que ce n'est pas possible. Du moins, pas lorsque l'on occupe une fonction de leader démocratique. Simplifier la complexité peut s'avérer utile dans une certaine mesure, par exemple lorsque l'on utilise des modèles schématiques pour mieux comprendre des réalités complexes. Mais prétendre que les choses sont simples alors qu'elles sont complexes relève de la tromperie, et utiliser la tromperie comme outil politique est toujours antidémocratique.
Mais la certitude est également incompatible avec la démocratie. Si nous savions avec certitude qui serait au pouvoir dans 5 ou 10 ans, par exemple, nous ne vivrions pas, par définition, dans une démocratie. Au Canada, on ne sait pas qui sera premier ministre en novembre prochain. En Chine et en Russie, on peut être pratiquement sûr de savoir qui sera au pouvoir l'année prochaine. Tout leader qui promet la certitude quant à l'avenir est, par définition, antidémocratique. Donc, lorsque les gens se sentent en situation de précarité économique ou existentielle et qu'ils sont inquiets pour l'avenir, ils ne peuvent pas compter sur les leaders démocratiques pour leur apporter le réconfort que procurent la simplicité et la certitude. Ils peuvent attendre d'autres choses de la part des leaders démocratiques, mais pas ça.
En revanche, les leaders non démocratiques peuvent, à mon avis, faire de fausses promesses à ce sujet. Ça soulève donc la question suivante : comment pouvons-nous préserver des démocraties solides et saines en ces temps d'incertitude, de changement et d'inquiétude comme ceux que nous traversons actuellement? Qu'est-ce qu'on peut faire? Je vous assure qu'il n'y a pas de solution simple. C'est bien là le problème. Mais la démocratie délibérative peut nous apporter des réponses et nous ouvrir de nouvelles perspectives.
Les processus délibératifs peuvent aider les citoyen·nes à faire face aux complexités et aux incertitudes inhérentes à la démocratie, mais aussi à celles qui caractérisent nos réalités politiques. Dans les processus délibératifs, les citoyen·nes sont à l'écoute des préoccupations et des arguments des autres. Ils et elles justifient leurs propres positions et les analysent d'un œil critique, tout en essayant de convaincre les autres. Au cours des délibérations, ces personnes échangent pour tenter de déterminer ce qu'elles vont faire ensemble afin de résoudre des problèmes complexes. Elles sont confrontées à la complexité et apprennent à s'y retrouver.
Je ne suis pas naïf pour autant. Je sais qu'il y aura des désaccords qui ne pourront pas être résolus par la discussion et l'explication raisonnée. On doit s'y attendre. Mais lorsque les gens ont la possibilité de s'exprimer et d'écouter les autres, ils parviennent souvent à gérer les situations complexes et les incertitudes de manière constructive.
Il y a cependant de très nombreux défis à relever. Il est difficile de bien mener une délibération. Ça peut nécessiter beaucoup de ressources. Il est difficile d'amener les gens à réfléchir. Il est difficile de les amener à consacrer l'énergie nécessaire pour bien faire les choses. Les délibérations peuvent également être réservées à un cercle restreint. Les personnes qui n'ont pas l'habitude d'aborder des sujets délicats avec les autres peuvent se sentir mal à l'aise ou démunies dans le cadre de délibérations. Plus le nombre de personnes à un événement délibératif est élevé, plus il est difficile de mener des délibérations de fond.
Nous disposons néanmoins de méthodologies délibératives solides et crédibles sur lesquelles nous appuyer. J'ai beaucoup travaillé sur les forums de délibération composés de participant·es choisi·es au hasard, que l'on appelle parfois « assemblées citoyennes ». Dans le cadre de ces processus, des personnes sont convoquées de manière aléatoire, puis sélectionnées au hasard afin de constituer des assemblées délibératives diversifiées et représentatives. Ces assemblées se penchent sur des questions d'intérêt public complexes et en débattent. Elles sont souvent contraintes de rédiger collectivement des recommandations falsifiées.
Une assemblée citoyenne se tient actuellement pour débattre d'une éventuelle fusion entre les villes de Victoria et de Saanich, ici sur l'île de Vancouver, où je me trouve. Les assemblées citoyennes constituent un moyen d'aider les gens à s'y retrouver dans la complexité, à la comprendre et à s'y sentir plus à l'aise. Je sais que les assemblées citoyennes en sont capables. J'ai travaillé avec bon nombre d'entre elles.
Nous savons que les assemblées citoyennes en sont capables. Ce que nous ignorons, c'est comment étendre ces processus à plus grande échelle afin de parvenir à de véritables délibérations publiques, c'est-à-dire des délibérations qui associent l'ensemble de la population aux discussions et aux réflexions sur des questions politiques complexes. Le risque, c'est que les personnes qui ne participent pas à ces assemblées citoyennes ne comprennent pas les raisons qui sous-tendent les recommandations formulées, ce qui nuit à leur légitimité.
Néanmoins, les assemblées citoyennes peuvent parfois renforcer la légitimité des décisions. Si les recommandations politiques élaborées au sein des assemblées citoyennes reflètent et intègrent réellement les préoccupations, les besoins et les intérêts des différents groupes de la société, ces politiques auront davantage de chances d'être considérées comme légitimes lors de leur mise en œuvre. Ainsi, la mise en œuvre réussie de recommandations politiques élaborées de manière délibérative peut contribuer à établir une base légitime pour la confiance du public, même dans des circonstances marquées par l'incertitude et l'inquiétude.
Merci beaucoup.
[00:23:16 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup, Dr Mackenzie. Vous avez exposé à la fois une excellente raison justifiant la nécessité de la démocratie délibérative et des moyens efficaces pour impliquer nos citoyen·nes, mais aussi certains des véritables défis auxquels nous sommes confronté·es lorsque nous essayons de la mettre en œuvre efficacement.
Je cède maintenant la parole à la Dre Anna Drake, qui va nous en dire plus sur certains des défis de la démocratie délibérative, sur le rôle des militant·es en particulier dans nos démocraties, et sur la manière dont nous pouvons mieux veiller à faire entendre les voix marginalisées. Dre Drake, à vous.
[00:23:49 La Dre Anna Drake apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Anna Drake, Professeure adjointe, Université de Waterloo.]
Dre Anna Drake : Merci beaucoup et merci encore de m'avoir invitée. C'est génial de faire partie de cette conversation.
Je vais commencer par aborder certains des défis liés à la démocratie délibérative, ou que pose la démocratie délibérative. Tout d'abord, je crois qu'il est essentiel de bien cerner ce que la démocratie délibérative est censée apporter.
Pourquoi l'utilisons-nous? Quel résultat voulons-nous atteindre? Nous devons également garder à l'esprit que c'est un processus, quelque chose qui est permanent. Il n'existe pas de modèle type valable dans tous les cas de figure. Il est essentiel d'ancrer la démocratie délibérative dans le contexte particulier dans lequel nous l'utilisons et au sein de la ou des communautés que nous souhaitons impliquer. Voici quelques questions d'ordre général à ce sujet.
Là encore, c'est très important de réfléchir à la manière dont la démocratie délibérative et les dialogues concrets que nous menons s'inscrivent dans une vision plus large au sein de la communauté et influencent les politiques publiques, qu'il s'agisse d'assemblées citoyennes ou de toute autre forme de démocratie délibérative que nous mettons en œuvre. Parce qu'on peut facilement se perdre dans les salles où se déroule la démocratie délibérative.
Mais pour qu'elle puisse remplir toutes les fonctions que nous espérons voir en elle, c'est-à-dire apporter un véritable changement, que se passe-t-il après la délibération? Aura-t-elle réellement une influence sur la politique? Parce que nous ne voulons pas faire perdre du temps aux gens. Nous ne voulons pas gaspiller les ressources. Nous souhaitons qu'elle soit le plus utile possible.
C'est important que les attentes soient très claires et qu'il y ait un moyen d'assurer un suivi, car il faut reconnaître que les gens ont consacré beaucoup de temps, d'énergie et d'attention à ce projet, et qu'ils ne veulent pas le voir tomber à l'eau. C'est essentiel de veiller à ce que ça ne soit pas perçu comme un événement « ponctuel », mais plutôt comme s'inscrivant dans un processus continu.
Je vais vous donner quelques exemples rapides pour l'illustrer. L'une des assemblées citoyennes organisées au Canada s'est tenue en Colombie-Britannique sur le thème de la réforme électorale, et une grande partie du travail consacré à l'analyse de ses conclusions a vivement salué cette assemblée citoyenne, tant pour son succès que pour la qualité des arguments et du jugement dont ont fait preuve ses participant·es, ainsi que pour les recommandations de fond qui en ont découlé.
Or, ce qui s'est passé ensuite, c'est que l'adhésion au sein de la population en général a été très, très faible. Le message expliquant ce qui s'est passé et pourquoi, en quoi c'est important et pourquoi les gens devraient s'en soucier n'est pas vraiment passé.
C'est essentiel de s'appuyer sur les médias, notamment ceux qui diffusent des informations positives, de favoriser la mobilisation communautaire et de veiller à ce que le grand public comprenne ce qui se passe et pourquoi c'est important. Un référendum a été organisé à l'échelle de la province, au cours duquel on a demandé aux citoyen·nes : « Que pensez-vous de ces recommandations? » Et les résultats obtenus ont été médiocres. Elles n'ont pas été adoptées. C'est important de replacer les choses dans leur contexte global.
En 2021, je crois, s'est tenue une nouvelle assemblée mondiale sur les changements climatiques, qui a une fois de plus reçu de la rétroaction très positive de la part des personnes qui y ont participé. Les recommandations qui ont été formulées ont ensuite été présentées lors de la conférence sur le climat à Glasgow. Mais nous savons que, même si les gens aiment organiser de nombreuses réunions sur les changements climatiques et affirment que c'est vraiment important et qu'il faut agir, nous ne faisons jamais rien de concret, alors que nous devrions vraiment le faire. Nous devons veiller à modifier réellement nos politiques et à prendre ces messages au sérieux.
Un autre défi de la démocratie délibérative consiste à veiller à une inclusion significative. C'est un domaine sur lequel je travaille beaucoup. Au-delà de la sélection proprement dite, il existe différentes façons de constituer des groupes délibératifs : qu'il s'agisse d'une sélection aléatoire ou d'une approche plus ciblée visant à s'assurer de ne pas exclure les personnes particulièrement concernées par un enjeu donné. Lorsqu'il s'agit de délibérer sur des sujets qui touchent particulièrement les peuples autochtones, par exemple, nous ne pouvons pas nous contenter d'assurer leur présence proportionnellement à leur poids démographique. Nous voulons nous assurer que leurs voix soient réellement entendues de manière significative.
Nous voulons également nous assurer que la manière dont les enjeux sont présentés tienne réellement compte des contributions de toutes les personnes concernées et impliquées. Nous ne voulons pas être limités par des cadres et des ordres du jour prédéfinis, qui imposeraient ensuite à toutes les personnes présentes une manière particulière d'aborder la délibération, car ça restreindrait la conversation et limiterait son déroulement. Ça donnera aux gens l'impression qu'ils ne peuvent pas ou ne sont pas censés exprimer certaines opinions sur le sujet.
Nous devons faire passer le message d'être réellement à l'écoute des personnes qui sont présentes. Qu'elles soient là, en tant qu'individus et en tant que représentant·es de leurs communautés, pour faire entendre leur propre voix, et que leurs voix aient de la valeur et aient la possibilité d'être véritablement entendues.
Mais le fait de prendre ces contributions au sérieux représente un défi de taille, car nous sommes confronté·es à d'énormes problèmes structurels et systémiques : le racisme, le sexisme, la haine envers les personnes trans. Nous sommes confronté·es au capacitisme. Toutes ces réalités, du simple fait qu'elles existent dans la société, font l'objet de délibérations, que nous le voulions ou non. Il est donc essentiel de prendre pleinement conscience que c'est bien le cas, de l'assumer et d'essayer de trouver un moyen d'y faire face.
Parmi les mesures que nous pourrions prendre, il y a le recours à des animateurs ou animatrices chargé·es, par exemple, de rappeler à l'ordre les personnes qui tiennent des propos racistes ou sexistes, car on hésite énormément à le faire par crainte de blesser les gens. Mais cette approche particulière occulte manifestement le problème fondamental et le plus urgent, à savoir que nous causons activement du tort aux gens lorsque nous faisons preuve de racisme et de sexisme, ou lorsque nous laissons le racisme et le sexisme sévir sans les dénoncer. La délibération peut être chaotique. Elle peut blesser certaines personnes, mais c'est une chose à laquelle nous devons nous habituer si nous voulons établir une réelle mobilisation.
Je vais maintenant aborder le rôle des militant·es dans nos démocraties, car je suis un peu soucieuse du temps. Le militantisme qui m'intéresse particulièrement est celui en faveur de la justice sociale. Considérons le militantisme comme un moyen de rester axé·es sur les principes fondamentaux de la justice. Et quand on parle de démocratie délibérative et de son importance, la notion de mobilisation démocratique, et le fait que celle-ci soit significative, est vraiment essentielle.
Les militant·es de ce pays s'appuient sur l'un des principes fondamentaux de la démocratie délibérative, principe fondateur de la démocratie, et c'est la nécessité de traiter tous les individus comme des égaux sur le plan moral et politique. Malheureusement, il arrive souvent que ce ne soit pas appliqué dans les politiques publiques, au sein du gouvernement. Ce n'est pas appliqué au sein des groupes délibératifs. Les militant·es ont eu une influence considérable sur divers forums de délibération et s'efforcent d'impliquer davantage de personnes dans ces délibérations, parce que des intervenant·es, notamment des personnes concernées qui ont souvent été exclues lorsqu'il s'agit de questions environnementales, ont été identifié·es.
Mais aussi les personnes qui contestent les groupes de délibération eux-mêmes depuis l'extérieur du groupe proprement dit, qui ne souhaitent pas nécessairement en faire partie, mais qui pourraient s'opposer au principe même de ce sur quoi les participant·es délibèrent. Il s'agit donc, en partie, de prendre du recul pour examiner le contexte plus large dans lequel nous souhaitons mettre en place la démocratie délibérative, et de reconnaître qu'elle ne constitue qu'un élément d'un système plus vaste de mobilisation démocratique.
Les militant·es jouent un rôle important en matière de responsabilité, lorsqu'il s'agit de sensibiliser le public aux questions sur lesquelles nous pourrions vouloir délibérer, ainsi qu'à la manière dont nous pourrions aborder ces délibérations. Ces personnes sont essentielles pour réfléchir aux principes de solidarité. Comment pouvons-nous aider les gens? Nous voulons nous assurer de ne pas tomber dans le piège d'un jeu à somme nulle où certain·es sortiraient gagnant·es et d'autres perdant·es. La démocratie délibérative a été explicitement conçue pour contrer cette approche de type « à somme nulle » et pour garantir que ce soit ce processus de respect mutuel et de justification qui l'emporte, plutôt que de chercher à obtenir le plus grand nombre de voix ou à convaincre le plus grand nombre de personnes par la force pure.
Il est donc essentiel d'intégrer la solidarité et la notion de son importance au cœur de la démocratie délibérative, en reconnaissant que c'est là un élément que le militantisme met en avant. Pour terminer sur une note un peu plus optimiste, je pense que ce que les gens ont souvent à l'esprit lorsqu'ils essaient de se faire une idée de ce qu'est le militantisme, c'est que ce n'est pas forcément quelque chose qu'ils peuvent faire eux-mêmes, que ça demande énormément de travail et d'énergie. Et c'est tout à fait vrai. On entend souvent parler de militant·es qui finissent par s'épuiser, mais je pense que le militantisme est plus accessible que beaucoup de gens ne le croient.
La théoricienne féministe noire Audre Lorde est célèbre pour bien des choses, mais l'une des citations qui s'applique ici est celle où elle parle de révolution, un sujet qui, selon nous, dépasse quelque peu le cadre. Nous ne nous attendons pas vraiment à ce que ça arrive, mais selon elle, la révolution n'est pas un événement ponctuel. Elle déclare : « Il faut être constamment à l'affût de la moindre occasion d'apporter un véritable changement. »
Si on voit les choses sous cet angle, je pense que c'est quelque chose que tout le monde peut faire. Tout le monde pourrait être un·e militant·e dans ce domaine. Lorsqu'on parle de mobilisation démocratique, il est important de rappeler aux gens ce qu'ils peuvent concrètement faire au quotidien, et que c'est quelque chose que nous devrions faire de manière régulière.
Pour résumer rapidement, comment nos démocraties peuvent-elles mieux prendre en compte les voix marginalisées? Tout d'abord, et je tiens vraiment à le souligner, il faut garder à l'esprit que nous avons besoin d'un changement systémique, et que si nous voulons prendre au sérieux les voix marginalisées, nous ne devons pas nous contenter d'une approche de « recette toute faite ». Il ne suffit pas de se contenter d'inviter les gens à venir discuter. Nous devons vraiment mettre l'accent sur les personnes qui organisent ces événements précis; sur celles qui en sont à l'origine. Nous voulons nous assurer qu'il existe une réelle volonté de demander aux personnes les plus touchées par ces problèmes quelle est la nature de ceux-ci, et de s'efforcer sincèrement d'adopter une approche ascendante pour trouver des solutions aux injustices.
Nous voulons nous assurer que les animateurs et animatrices signalent immédiatement les manifestations de racisme et de sexisme au fur et à mesure qu'elles se produisent, qu'ils et elles soient conscient·es que ça se produira régulièrement et soient formé·es à y faire face. Il ne s'agit pas de croire que la démocratie délibérative est un monde idyllique où tout le monde fait de son mieux, mais de reconnaître que des conflits peuvent surgir. Et parfois, cette créativité est un moteur positif de changement; parfois, ce n'est qu'en menant des discussions qui mettent mal à l'aise qu'on parvient à faire réagir les gens. Il faut parfois passer par là pour pouvoir régler les problèmes, et c'est ça le plus important.
D'un point de vue plus pratique, l'espace dans lequel se déroulent nos délibérations est vraiment essentiel, non seulement pour s'assurer que les gens puissent s'y rendre et que ces réunions aient lieu dans des lieux accessibles, mais aussi pour veiller à ne pas limiter les groupes de délibération aux grands centres urbains, à ne pas exclure les personnes parce qu'elles vivent en zone rurale, et à faire en sorte que tout le monde puisse y participer.
Y a-t-il un service de garde d'enfants? À quels moments de la journée ont lieu les délibérations? Est-ce que les gens peuvent s'y rendre? Existe-t-il des moyens de transport fiables? Y a-t-il des interprètes pour les personnes qui pourraient avoir besoin de la langue des signes, dont l'anglais ou le français n'est pas la langue maternelle? Concrètement, comment la délibération va-t-elle se passer?
Et enfin, nous assurer que nous prenons conscience du capacitisme endémique qui sévit dans la société. Nous sommes sur le point d'entamer la sixième année de la pandémie. L'opinion générale veut que la pandémie soit terminée, ce qui constitue un échec de la part de plusieurs institutions. Ce n'est pas terminé. En réfléchissant à qui nous excluons par cette hypothèse de base et en constatant à quel point ça exclut très précisément les personnes les plus marginalisées de la société, comment elles sont considérées comme sacrifiables, comment on ne pense même pas à elles lorsque nous organisons des assemblées citoyennes où le port du masque n'est pas obligatoire, où il n'y a pas de filtration de l'air, où l'on ne se demande même pas : « Les personnes les plus vulnérables de notre communauté peuvent-elles seulement assister à ces événements? »
Lorsque l'on croise ces données avec celles dont nous disposons sur les personnes les plus touchées par la COVID-19, on constate que ce sont les peuples autochtones qui sont les plus durement touchés, tout comme les personnes issues de minorités ethniques. Ce sont les personnes les plus âgées et les plus jeunes de notre communauté qui concentrent le plus grand nombre d'hospitalisations et de décès liés à la COVID-19. Les femmes sont également des aidantes. Les personnes de 40 à 60 ans sont les plus susceptibles de souffrir d'une COVID longue et de maladies chroniques.
Si nous prenons au sérieux la lutte contre le racisme et le sexisme, nous devons reconnaître ce genre de phénomène qui reste encore si répandu. Je vais m'arrêter ici. Merci.
[00:38:27 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup, Dre Drake. Ce que je retiens surtout de ce que vous venez de dire, c'est que la délibération peut être très chaotique, mais que la manière dont nous la menons, la façon dont nous abordons la question de l'accessibilité, est la pierre angulaire pour instaurer la confiance et garantir la réussite de ces processus, et pour aboutir aux meilleurs résultats possibles, qui nous permettront d'orienter les changements politiques. Merci beaucoup.
Je tiens à remercier nos trois panélistes pour leurs présentations. Nous arrivons maintenant à la séance de questions-réponses de notre événement d'aujourd'hui. Je vais inviter les participant·es à rejoindre le clavardage et à poser leurs questions. Je vais commencer par en poser quelques-unes. Et, bien sûr, [nous] avons vraiment hâte d'entendre les participant·es à la séance d'aujourd'hui.
Pour commencer, une question à l'ensemble de nos panélistes. Vous avez présenté des données probantes irréfutables concernant le déclin mondial de la satisfaction des citoyen·nes à l'égard des démocraties. Je suis vraiment curieuse de savoir ce qui, dans l'approche de la démocratie délibérative, vous donne de l'espoir, en quoi elle constitue le moyen par lequel nous pouvons rétablir la confiance dans les institutions démocratiques.
Certain·es d'entre vous ont déjà évoqué quelques exemples. Dr Mackenzie, vous avez évoqué l'exemple de la fusion entre Saanich et Victoria, et vous Dre Drake, vous en avez aussi mentionné. Mais y a-t-il des exemples positifs, voire négatifs, tirés de votre propre expérience que vous pourriez partager et qui mettraient en lumière certains des avantages que vous avez pu constater grâce à votre participation au processus de démocratie délibérative? Je vais commencer par vous, Dre Drake.
[00:40:20 La Dre Anna Drake apparaît en plein écran.]
Dre Anna Drake : Merci. Ma réponse comporte deux aspects : premièrement – je commencerai par le côté positif –, je pense effectivement que le soin apporté à l'organisation des forums de délibération nous offre un potentiel considérable pour favoriser l'instauration d'un climat de confiance. Il y a beaucoup d'écoute active. On consacre beaucoup de temps et d'énergie à veiller à ce que toutes les personnes présentes dans la salle puissent s'exprimer et à ce qu'elles soient encouragées à le faire.
Et comme elles discutent en face à face, ça permet de tisser des liens. À des degrés divers, bien sûr, mais quand on se trouve dans cette situation, quand on participe à un processus et surtout lorsque les forums de délibération s'étendent dans le temps, c'est le fait de pouvoir observer comment les gens peuvent faire évoluer leur point de vue ou poser des questions qui témoignent d'un intérêt sincère pour votre point de vue sur la question. Pourquoi est-ce important? Que pourrions-nous faire ensemble? Comme il s'agit d'un projet collectif, le groupe s'efforce de proposer quelque chose qui soit présenté comme un moyen d'aider les gens, les communautés, etc.
Se voir confier cette mission et en faire une priorité, c'est le genre de travail que les gens doivent accomplir. C'est cette façon de penser en elle-même que je trouve la plus prometteuse pour instaurer la confiance, car elle permet également de tisser des liens. Et si vous voulez instaurer la confiance, vous devez percevoir ce lien, comprendre ce processus et savoir que votre contribution collective sera valorisée d'une manière ou d'une autre. Je pense qu'il y a de l'espoir pour restaurer la confiance.
Le revers de la médaille, que je ne veux pas passer sous silence, c'est que nous devons vraiment nous demander qui est au courant de l'existence de ces forums de délibération. Dans quelle mesure ces forums sont-ils liés à la communauté au sens large? S'ils sont isolés, tout le reste se passe en dehors de ce cercle, c'est donc plus difficile pour les membres du groupe d'avoir le sentiment que leurs contributions comptent si personne d'autre que les autres participant·es n'a la moindre idée de ce qui se passe.
Quand on vit dans un monde où règnent les injustices systémiques et qu'on constate, politique après politique, que rien n'est fait pour y remédier, c'est alors beaucoup plus difficile de faire confiance aux institutions gouvernementales. Au sein de ce petit groupe, vous pourriez vous dire : « Voilà de très bonnes recommandations », et en tirer une certaine inspiration. Mais si vous constatez que l'on adopte loi après loi des mesures qui négligent les personnes les plus vulnérables de la société, ça va également influencer votre confiance dans la capacité du gouvernement à prendre réellement soin de tous ses citoyen·nes de manière égale. Les avantages et les inconvénients.
[00:43:12 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Oui, c'est tout à fait juste. Dr Mackenzie, je vous ai vu acquiescer tout à l'heure, je vais donc m'adresser à vous maintenant pour que vous nous donniez quelques exemples positifs et négatifs, ainsi que des exemples qui ont bien fonctionné.
[00:43:25 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran.]
Dr Michael Mackenzie: Certainement. D'une certaine manière, nous n'avons pas vraiment le choix : soit nous délibérons, soit nous ne délibérons pas. Si nous voulons agir ensemble en tant que société, si nous voulons prendre des décisions collectives mûrement réfléchies, nous devons échanger sur ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. L'idée de travailler ensemble, collectivement, pour bien vivre ensemble – ce qui constitue le principe fondamental de la démocratie – nous oblige à délibérer, au moins à un certain niveau.
Il y a tout de même quelques points positifs. Comme je l'ai mentionné, j'ai travaillé avec l'assemblée des citoyen·nes de l'Ontario il y a quelques années. Nous avons travaillé pendant une année entière. Notre groupe se réunissait une fin de semaine sur deux, et ça a duré une année entière. Les gens ont vraiment bien travaillé ensemble, avec des personnes à qui ils n'auraient jamais adressé la parole autrement. C'était un groupe très diversifié. Un homme a reporté une opération au cœur parce qu'il ne voulait pas manquer une séance – ce n'est pas quelque chose que je recommande –, mais il était très investi, et ça a été une expérience positive. Le groupe a beaucoup appris sur les systèmes électoraux. À la fin, tout le monde était devenu un·e expert·es.
Mais comme l'a souligné Anna, le problème, c'est que dans ce groupe, il y a toute une série d'expert·es qui ont su surmonter leurs divergences et qui ont trouvé des solutions susceptibles de convenir à un groupe de personnes très diverses. Mais le public n'a aucune idée de ce qui s'est passé lors des délibérations.
Nous devons donc réellement trouver le moyen de généraliser ce type de délibérations. Et, pour être honnête, nous n'avons pas encore de bonnes idées pour le faire. Nous avons mené diverses expériences pour tenter d'étendre le champ des délibérations, mais aucune de nos démocraties n'est particulièrement douée pour mener des délibérations publiques. Si nous voulons vraiment agir ensemble, nous devons trouver une solution.
[00:45:27 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. C'est l'occasion idéale de nous tourner vers Santiago, tant pour aborder les aspects positifs et négatifs que vous avez observés, que pour savoir s'il existe, selon vous, des pays qui se distinguent comme des leaders dans ces pratiques et dont nous devrions nous inspirer. Existe-t-il des approches ou des pratiques exemplaires dont nous pourrions nous inspirer, issues des pays avec lesquels vous travaillez de manière générale?
[00:45:56 Santiago González apparaît en plein écran.]
Santiago González : Oui, merci beaucoup. Très intéressant. J'ai quelques remarques à ce sujet. D'après ce qu'on constate dans nos recherches sur les facteurs qui influencent la confiance, ce manque de sentiment d'autonomie politique a indéniablement un impact considérable. Et ce manque de ce que l'on appelle l'efficacité politique a sans aucun doute un impact sur le niveau de confiance. Les processus délibératifs constituent un moyen de développer ce sentiment d'autonomie. Ce n'est pas le seul, mais c'en est certainement un. Dans cette optique, j'estime qu'ils sont sans aucun doute très puissants.
Pour citer un exemple, l'un des pays qui est peut-être allé le plus loin dans cette voie – même s'il s'agit d'une petite communauté – est la communauté germanophone de la Belgique. Ça vous surprendra peut-être d'apprendre que la Belgique compte également une communauté germanophone, en plus des communautés francophone et flamande. Ces personnes ont mis en place un conseil des citoyen·nes permanent. Il est intégré au cycle décisionnel et est composé de 24 citoyen·nes, dont un tiers est renouvelé tous les six mois, et il a la possibilité de créer trois groupes de citoyen·nes ad hoc.
Mais ce n'est pas tout : il assume également une mission de contrôle. Il veille à ce que ces questions soient portées à l'attention du Parlement et à obtenir une réponse tant des commissions parlementaires que des ministres. Il dispose également d'un secrétariat permanent dont le personnel se charge concrètement de ces processus.
D'une certaine manière, on a le sentiment d'une certaine permanence : il ne s'agit pas d'initiatives ponctuelles, mais d'un processus qui se répète régulièrement. Ce processus est intégré dans le cycle d'élaboration des politiques. Il est bien conçu en termes de sélection aléatoire avec rotation, et il dispose également de quelques ressources pour accompagner l'ensemble du processus. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, mais je pense qu'il est particulièrement pertinent pour illustrer certains des éléments qui pourraient contribuer à développer ces processus à plus grande échelle.
En ce qui concerne les initiatives qui ne semblent pas fonctionner aussi bien, prenons par exemple le cas de la Convention citoyenne pour le climat, dans le pays où je vis : il s'agissait d'une initiative présidentielle visant à mettre en place ce type de procédures pour formuler des recommandations sur le climat. La Convention a fait son travail, a formulé ses recommandations, mais un certain désenchantement s'est fait sentir lorsque celles-ci ont été transposées en politiques, car les gens avaient l'impression que, dans la pratique, certaines n'avaient même pas été retenues, et que celles qui l'avaient été avaient été modifiées de telle sorte qu'elles s'éloignaient quelque peu de l'intention initiale pour laquelle elles avaient été conçues.
Il y a bel et bien un problème de mise à l'échelle. Ces initiatives semblent, d'une manière ou d'une autre, mieux fonctionner au niveau local, et je pense que nous n'avons pas encore trouvé la solution pour les transposer à l'échelle nationale. Ça semble également mieux fonctionner avec certains types de sujets qu'avec d'autres.
Ce sont quelques éléments et quelques exemples. À l'OCDE, nous disposons d'une base de données sur ces processus délibératifs, et il existe également des publications présentant des cas, à l'instar de celui de la Belgique que j'ai décrit, qui pourraient présenter un intérêt. Mais comment les intégrer dans le cycle politique, comment mieux leur allouer des ressources pour qu'ils puissent se concrétiser? Ce sont des questions qu'il faut absolument prendre en compte.
[00:49:47 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Je commence à recevoir certaines questions posées dans le clavardage, et il y en a une particulièrement importante qui porte sur les points d'insertion dans le processus de démocratie délibérative et sur la place qui lui convient le mieux dans le cycle politique.
[00:49:55 Texte superposé à l'écran : Série L'exercice de la démocratie : La démocratie délibérative et la sensibilisation à la démocratie.]
Ayesha Harij : Je pense que ça rejoint ce que vous venez de dire concernant la recherche des meilleurs points d'entrée. J'aimerais connaître votre avis là-dessus.
Mais je vais passer à ma question suivante, qui s'adresse au Dr Mackenzie. Nous avons vu des droits et des systèmes démocratiques suspendus, voire supprimés purement et simplement, souvent au nom de l'efficacité ou dans le cadre de situations d'urgence. On peut citer quelques exemples récents dans le contexte de la « polycrise » mondiale, marquée par les changements climatiques et les pandémies, ainsi que par de nombreuses tentatives de contournement facile des processus importants dont nous disposons.
C'est vraiment une question intéressante. Pensez-vous que la démocratie soit à la hauteur du défi? Comment rassureriez-vous le public sur le fait que, dans les démocraties, nous pouvons faire preuve de souplesse tout en continuant à relever les défis à venir d'une manière qui soit conforme à nos valeurs fondamentales en matière de démocratie?
[00:51:05 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Dr Michael Mackenzie, Professeur, Université de l'île de Vancouver.]
Dr Michael Mackenzie : C'est une question délicate. Beaucoup de gens pensent que, lorsque nous devons faire face à des crises, nous devons renoncer à la démocratie. L'un des problèmes, c'est qu'il est très difficile de la rétablir par la suite. On propose souvent de « la suspendre », mais il n'y a pas de véritable plan pour garantir son rétablissement.
Mais surtout, s'il est vrai que des gouvernements forts peuvent agir avec détermination, ça signifie aussi que nous sommes alors privés de tout pouvoir, et qu'ils pourraient décider d'agir de manière décisive et s'en sortir très bien. Mais ce n'est pas forcément le cas. Et s'ils échouent, nous n'avons aucun recours. L'idée selon laquelle il faudrait renoncer à la démocratie en période de crise est une idée dangereuse et sans doute erronée.
D'autre part, la démocratie et les processus inclusifs sont en réalité plus susceptibles de favoriser l'innovation et la créativité. Lorsque nous sommes confronté·es à des problèmes de société et à des crises, nous devons faire preuve de créativité pour trouver des solutions possibles. Et nous avons plus de chances d'y parvenir lorsque de nombreuses personnes ont une certaine influence ou la possibilité de proposer des options, plutôt que de nous en remettre à un très petit nombre d'expert·es.
Par exemple, pendant la pandémie, nous nous sommes très justement tournés vers les épidémiologistes pour obtenir des conseils. C'était une bonne idée. Mais nous aurions également dû consulter toute une série d'autres personnes. Des expert·es en santé mentale et en éducation de la petite enfance. Nos décisions concernant la pandémie touchaient toutes sortes de personnes de multiples façons, et une expertise précise est toujours pertinente, mais elle n'est pas suffisante lorsqu'il s'agit de prendre des décisions qui affectent la société de manière complexe. L'idée selon laquelle la démocratie n'est pas nécessaire en situation de crise est donc erronée.
[00:53:21 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : C'est un très bon point. C'est justement dans ces moments-là que nous devons la protéger le plus, pour être franche. C'est à ce moment-là qu'elle court le plus grand risque.
Dre Drake, je vais maintenant vous donner la parole. Vous avez abordé bon nombre des défis liés à la démocratie délibérative et aux cadres d'inclusion habituels. Selon vous, que faut-il faire pour s'assurer que les bonnes personnes participent aux délibérations qui sous-tendent la prise de décision démocratique? Et je vais ajouter une question tirée du clavardage. Quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils également pour faire avancer la question de l'inclusion?
[00:53:56 La Dre Anna Drake apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Anna Drake, Professeure adjointe, Université de Waterloo.]
Dre Anna Drake : Oui, merci. Ce sont de très bonnes questions. J'aimerais également intégrer dans ma réponse un autre fil de discussion issu du clavardage, car plusieurs participant·es soulèvent cette question : comment faire pour impliquer les personnes désillusionnées? Ça rejoint aussi ces points d'insertion. Comment entamer ce processus de manière constructive?
Je pense qu'avant tout, nous devons reconnaître que nous ne voulons pas seulement parler de l'importance de la démocratie en essayant d'impliquer activement les gens, mais que, sur le plan de nos infrastructures, nous devons également nous engager concrètement dans ce sens. Si nous nous soucions de la démocratie, quand on y regarde de plus près, c'est parce que nous pensons que la mobilisation démocratique est le meilleur moyen d'écouter et de respecter toutes les personnes de notre société qui participent aux processus démocratiques.
Il ne s'agit pas seulement de demander aux gens ce qu'ils veulent et d'écouter ce qu'ils pensent – ce qui est évidemment extrêmement important –, mais aussi de déterminer ce dont ils ont réellement besoin pour se sentir en sécurité, pour se sentir valorisés, afin de mériter la confiance que nous souhaitons qu'ils accordent à nos institutions démocratiques.
Pour les personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, pour celles et ceux qui doivent prendre l'autobus plus d'une heure simplement pour se rendre au travail, qui courent d'un bout à l'autre de la ville pour trouver une garderie abordable pour leurs enfants et passent leur journée à gérer toutes ces questions logistiques, tout en essayant de s'occuper de leurs enfants malades et de leurs parents âgés. Tous ces éléments font partie intégrante de la vie des gens.
Et si notre société démocratique ne fait pas de cette question une priorité, alors nous n'obtiendrons pas leur adhésion. Nous serons confronté·es à la désillusion, car la question suivante se posera : « En quoi est-ce important que je participe ou non à ce forum de délibération? « À quoi ça sert de dire ce que j'ai à dire si rien ne va changer et si ma vie sera tout aussi difficile demain qu'aujourd'hui? »
Je pense que si nous l'intégrons dans notre approche de la démocratie délibérative, en nous penchant sur des problèmes complexes comme les résultats médicaux défavorables dont sont victimes les personnes issues de minorités ethniques, ou encore le racisme et le sexisme dans les soins de santé – un phénomène particulièrement marqué aux États-Unis, mais qui reste également très présent au Canada. Comment pouvons-nous soutenir ces personnes? Par exemple, en examinant les inégalités, en analysant les résultats de santé défavorables, en essayant de déterminer ce dont les gens ont besoin pour être en bonne santé. Nous pourrions commencer par poser des questions vraiment difficiles et essayer de cerner où se situent les différents obstacles à l'accès et à la prestation des services. Et déterminer comment nous pouvons essayer de fournir des services à la communauté tout en demandant aux gens ce dont ils ont besoin.
Je pense que ce genre d'approches sera vraiment utile. Si l'on examine bon nombre des forums délibératifs qui ont connu un véritable succès, on constate qu'ils ont eu lieu au niveau local, lorsque la communauté a pu donner son avis sur la conception ou le réaménagement des espaces publics. Qu'est-ce que les gens attendent de leur communauté? Ont-ils besoin de plus de bibliothèques? Ont-ils besoin de toilettes publiques et d'abreuvoirs accessibles et propres? Des éléments qui améliorent véritablement la qualité de vie des gens.
Et là encore, ça va nécessiter beaucoup d'argent. Ça va nécessiter des dépenses importantes, car bon nombre des problèmes rencontrés sont en réalité de très gros problèmes structurels. Nous devons être conscient·es que ce sera difficile si nous voulons apporter un véritable changement et nous attaquer à ces problèmes. On ne peut pas se contenter de dire : « Bon, on préfère choisir ce mode de scrutin et ça va améliorer la démocratie », car bien sûr, c'est peut-être vrai, mais est-ce que ça va changer quelque chose dans la vie des gens? Probablement pas.
[00:57:59 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Je vais me tourner vers les questions du clavardage. Merci à ceux et celles qui ont envoyé une question. De nombreuses personnes soulèvent plusieurs questions vraiment importantes.
[00:58:16 Ayesha Harij apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Ayesha Harij, Directrice, Affaires mondiales Canada.]
Ayesha Harij : Certaines questions portent sur les indicateurs que nous utilisons pour mesurer la réussite et la prospérité du pays, et sur la pertinence de ces indicateurs. Beaucoup de questions concernent le numérique, l'intelligence artificielle et les réseaux sociaux, ainsi que des questions profondes sur la confiance.
Commençons par les questions concernant nos objectifs et celles sur la prospérité économique. Cette question s'adresse tout particulièrement au Dr Mackenzie.
[00:58:46 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Diriez-vous qu'un des principaux objectifs du renforcement de la démocratie est d'accroître la sécurité économique et physique de la population? Et ces modèles de prospérité économique, doivent-ils être sérieusement repensés? Je vous laisse y répondre.
[00:59:04 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran.]
Dr Michael Mackenzie : Certainement. Je pense que la réponse est oui. Un processus démocratique ne devrait pas avoir d'objectifs concrets. La démocratie, c'est décider de ce que nous allons faire. Nous devons être libres de décider ensemble de ce que nous allons faire. Nous ne devrions pas partir de modèles économiques a priori ni d'engagements préétablis.
Mais il faut bien reconnaître que les démocraties ne fonctionnent que lorsque les citoyen·nes jouissent, d'une manière générale, d'une égalité non pas parfaite, mais raisonnable. Comme je l'ai mentionné dans ma présentation, l'insécurité économique pose problème, car les personnes qui se sentent en situation d'insécurité ont plus de mal à tolérer d'autres formes d'insécurité au sein du système démocratique.
Nous savons aussi que les ressources économiques peuvent toujours se transformer en influence politique. Si nous voulons des systèmes démocratiques qui fonctionnent bien, nous devons prêter attention aux inégalités économiques. Il ne suffit pas d'avoir simplement davantage d'égalité politique, de droits politiques ou d'égalité de vote. Avons-nous besoin de modèles différents de prospérité économique? Nous devons repenser tout ça? D'une certaine manière, je pense que oui, absolument. C'est une réalité. Les inégalités économiques sont une réalité qui sape nos démocraties.
Qu'est-ce qu'on peut faire? Encore une fois, ce sont des questions très complexes et difficiles qui touchent au pouvoir et à sa redistribution. Ce sera très difficile et, franchement, ça a peu de chances de se produire. Mais je m'intéresse aux lieux de travail démocratiques. Les lieux de travail démocratiques ont plus de chances d'être égalitaires. Si l'on pouvait imaginer une économie – c'est difficile d'imaginer ce genre de choses –, composée de lieux de travail démocratiques, nous aurions alors une démocratie d'un tout autre genre. Non seulement sur nos lieux de travail, mais aussi dans notre société en général.
Il y a là tout un ensemble de défis dont je serais ravi de discuter. Je ne pense pas que ce soit très probable, mais est-ce là un moyen de consolider nos démocraties? Oui, ce le serait.
[01:01:16 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Je vais partir de ce point de vue pour réexaminer les modèles qui sous-tendent nos efforts collectifs, puis je m'adresserai ensuite à Santiago pour aborder certaines des menaces que nous observons, les vecteurs de ces menaces du point de vue des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle, ainsi que la meilleure façon de les gérer, tant en ce qui concerne leur utilisation dans le cadre de la démocratie délibérative que leur impact sur la confiance. De votre point de vue, puisque vous rédigez les rapports « Panorama des administrations publiques », comment ça s'inscrit dans les conclusions ou les contributions sur lesquelles vous travaillez?
[01:02:00 Santiago González apparaît en plein écran.]
Santiago González : Il y a plusieurs sujets différents, c'est donc une question très complexe. En ce qui concerne les réseaux sociaux, la mésinformation, la désinformation et la polarisation, il est indéniable qu'il faut repenser un certain nombre de choses.
Il est nécessaire de travailler sur l'éducation aux médias et de mieux donner aux gens les moyens de distinguer le vrai du faux, en leur fournissant les outils nécessaires pour y parvenir. La vérification des faits et l'existence de médias publics solides, indépendants et financés par des fonds publics pourraient sans aucun doute y contribuer.
Par ailleurs, il y a beaucoup à faire dans le domaine de la communication publique pour la rendre plus attrayante; disposer de canaux d'information à la fois fiables et attrayants, notamment des canaux émanant de l'administration, pourrait certainement contribuer à faire face à toutes ces menaces.
Ces situations sont très complexes, mais elles sont bien réelles. Et elles ont également des répercussions considérables sur les résultats électoraux et politiques. D'une certaine manière, c'est une menace très complexe, et je ne pense pas que nous ayons encore trouvé la solution idéale pour y faire face. Il y a là certains éléments que j'ai mentionnés et qui pourraient s'avérer importants.
En matière d'IA, c'est sans doute le plus grand défi que nous commençons tout juste à appréhender.
D'une certaine manière, ça pourrait offrir un certain nombre de possibilités. Nous avons toujours affirmé que cet outil pouvait certes servir à optimiser le travail des administrations publiques, mais qu'il risquait également d'être largement détourné de son usage initial. Il existe une grande marge de manœuvre pour renforcer la réglementation dans ce domaine, mais il s'agit d'un sujet très complexe et je ne pense pas que nous en soyons encore là.
C'est effectivement une question très difficile, à laquelle je n'ai pas de réponse complète.
[01:04:17 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Je vais donner la parole à d'autres, si vous souhaitez vous exprimer sur le sujet.
[01:04:31 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran.]
Dr Michael Mackenzie : En ce moment même, je mène des travaux sur l'IA et la démocratie.
L'une des perspectives positives consiste à utiliser des systèmes d'IA pour intégrer et synthétiser très rapidement les discussions délibératives et leurs résultats. On pourrait imaginer organiser de petites délibérations qui fonctionnent bien dans de nombreux endroits différents, puis recueillir des informations sur les thèmes abordés et les résultats synthétisés issus d'autres délibérations afin de les transposer à plus grande échelle, comme je l'évoquais tout à l'heure – ce que nous n'avons pas encore très bien su faire par le passé.
Il existe également des travaux très intéressants sur l'utilisation de l'IA pour faciliter la modération de ces délibérations à plus grande échelle, et parfois les délibérations en ligne. Je reste sceptique, mais je pense que la capacité globale et très rapide de l'IA pourrait contribuer à étendre les délibérations publiques. C'est possible. Je suis sceptique en partie parce que, comme Anna l'a souligné, l'instauration de la confiance se fait réellement lorsque nous interagissons avec les gens; on pourrait donc parvenir à instaurer une certaine confiance au sein d'un petit groupe, mais celle-ci se détériorerait lors de l'agrégation des contributions.
C'est une possibilité intéressante. Mais il existe beaucoup d'autres menaces pour la démocratie dans le domaine de l'IA et sur les réseaux sociaux, dont la plupart d'entre vous ont sans doute bien conscience. Et pour être franc, une question a été posée tout à l'heure. J'essaie juste de la retrouver. Je ne pense pas que nous fassions quoi que ce soit pour lutter contre ce genre de mésinformation et de désinformation. Nous n'en faisons pas assez, en partie parce que nous ne savons pas vraiment comment nous y prendre. C'est un problème très complexe. Les réseaux sociaux sont gérés par des entreprises privées. Il est très difficile et antidémocratique de les censurer. C'est tout simplement une situation très compliquée, et je ne pense pas que nous y apportions une réponse. Pour être franc, je n'ai aucune idée de la manière de m'y prendre.
[01:06:58 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Je pense que c'est un défi auquel nous sommes confronté·es aux quatre coins de la planète. Au moins, nous sommes en bonne compagnie alors que nous essayons, collectivement, de trouver des solutions à cet aspect vraiment difficile de la démocratie à l'heure actuelle. Dre Drake, vous mentionniez tout à l'heure que nous avons connu ces moments dans notre spectre de mobilisation démocratique, et que nous les avons dépassés. Nous avons énormément de travail à accomplir sur les autres points de cette échelle.
Je passe d'un sujet à l'autre dans mes questions, mais il y en a une, Dre Drake, sur laquelle j'aimerais m'arrêter tout particulièrement avec vous : il s'agit de la question no 6, qui porte sur la manière d'éviter d'être écartés de ces espaces. On observe une forte polarisation et, parfois, la démocratie délibérative – si j'ai bien compris la question – peut donner lieu à une certaine pensée de groupe. Comment rendre ces espaces plus accessibles et ouverts aux nouvelles idées, plutôt que de se contenter de renforcer celles qui existent déjà?
[01:08:04 La Dre Anna Drake apparaît en plein écran.]
Dre Anna Drake : Oui, merci. C'est une question très importante. Et c'est un problème auquel les théoricien·nes politiques sont confronté·es depuis un certain temps déjà. Des personnes comme Nancy Fraser écrivent des choses positives sur ce qu'elle appelle la « délibération en enclave ». Comme elle l'explique, ça peut s'avérer particulièrement utile pour les groupes marginalisés, qui disposent ainsi d'un espace sûr pour évoquer ce qui ne va pas, pour s'exprimer et mettre en lumière les schémas et les problèmes systémiques. Et de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un problème qui leur est propre, mais d'un problème structurel collectif que les personnes subissent en raison de leur identité collective.
Un peu comme les groupes de sensibilisation du mouvement féministe de la deuxième vague. Une « délibération en enclave » ainsi ciblée peut apporter beaucoup de bienfaits. Bien sûr, il y a aussi l'aspect négatif des « chambres d'écho », où un point de vue est amplifié au détriment de tous les autres. Et je pense que c'est particulièrement problématique lorsqu'il s'agit de discours haineux de la droite. Mais ni la « délibération en enclave » au sens positif du terme, ni les « chambres d'écho », surtout lorsqu'elles sont nuisibles, ne suffisent à elles seules à déterminer ce que nous devons faire en termes de réponses véritablement démocratiques. Car ce que nous recherchons avant tout, c'est une mobilisation significative.
Si nous reconnaissons que nous avons besoin d'un véritable changement systémique, si un groupe en marge identifie une injustice systémique, il ne suffit pas de reconnaître qu'il s'agit d'un problème : il faut que des mesures soient prises pour y remédier. Comment convaincre les gens qu'il s'agit d'un véritable enjeu? Comment instaurer un dialogue constructif pour que les gens comprennent, d'une part, qu'il y a un problème et, d'autre part, qu'il faut y remédier collectivement?
Je pense que c'est là qu'interviennent les animateurs et animatrices, au sein de groupes délibératifs, pour veiller à ce qu'il existe des espaces sécuritaires où les participant·es puissent soulever les problèmes et les schémas récurrents. Et ça pourrait se faire littéralement à huis clos. Ensuite, on peut ramener une deuxième version de ce dialogue dans un contexte de groupe plus large, lorsque les participant·es se sentent suffisamment en confiance par rapport à ce qu'ils et elles expriment, pour pouvoir passer à l'étape suivante pour tenter de résoudre le problème.
Oui, la vérification des faits est importante, tout comme la disponibilité des données. De nombreuses personnes qui organisent des forums de délibération ont pour mission de fournir des dossiers de recherche et d'information aux groupes délibératifs afin que les participant·es disposent réellement de faits concrets, puissent voir ce qui se passe et où, pour échanger avec d'autres personnes et déterminer l'impact que ça a sur elles et la manière dont elles y réagissent.
Il y a beaucoup d'éléments à prendre en compte, et il faut donc être disposé·e à faire ce travail et à veiller à ce que nous restions concentré·es sur ce qui est néfaste, sur ce que nous pourrions faire collectivement face à un problème donné, afin de ne pas introduire artificiellement ce genre de « neutralité à tout prix » dans les discussions. Nous n'avons pas besoin d'entendre l'autre camp lorsqu'il s'agit de savoir si le racisme est une bonne ou une mauvaise chose. C'est tout simplement inutile. C'est fondamentalement contraire aux principes fondamentaux de l'égalité démocratique.
Nous devons prendre conscience de la nature des problèmes et de leurs origines. Les arguments avancés par certaines personnes traitent-ils réellement les autres comme s'ils et elles méritaient d'être pris en compte? On ne peut pas, par exemple, laisser un groupe de suprémacistes blancs dire : « On se fiche de ce que vous avez à dire parce que vous êtes inférieur·es. » Il y a beaucoup de travail difficile qui nous attend.
[01:12:05 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Santiago, je m'adresserai à vous ensuite. Nous avons entendu parler de certains de ces enjeux qui existent depuis très longtemps, ainsi que de l'émergence de nouveaux défis liés à l'ère moderne. Mais je suis vraiment curieuse de savoir : ces faibles taux de confiance envers la démocratie, comment se situent-ils par rapport aux données historiques? S'agit-il d'un phénomène nouveau? Y a-t-il eu des périodes où la confiance était plus forte, ou s'agit-il d'un problème récurrent auquel nous sommes confronté·es depuis toujours sur notre planète?
[01:12:40 Santiago González apparaît en plein écran.]
Santiago González : Je connais très bien les données relatives à la confiance dans les administrations publiques. Je vais m'appuyer sur un indicateur de satisfaction à l'égard de la démocratie. Le pays qui affiche la plus longue série de données est les États-Unis, où le Pew Research Center mesure depuis 60 à 70 ans le niveau de confiance accordé aux leaders. C'est un indicateur très volatil, mais on constate clairement une baisse. Elle passe d'environ 60 % dans les années 1950 à 30 % en 2010, 2016 et 2018, d'après les dernières données dont je dispose. Les chiffres exacts sont disponibles.
Mais je peux également vous dire ce qui s'est passé au cours des 15 dernières années dans l'ensemble de l'OCDE. La confiance a atteint son niveau le plus bas juste après la crise financière mondiale. Il a fallu près d'une décennie pour revenir au niveau d'avant la crise, puis nous avons été frappés par la pandémie de COVID. Et ce qui s'est produit pendant la pandémie, c'est que la confiance s'est en fait renforcée.
Nous avons constaté une forte hausse de la confiance. C'est ce que nous savons. Dans la littérature consacrée à la confiance, on appelle ça « l'effet de ralliement autour du drapeau ». Mais nous commençons à constater que ce phénomène s'estompe. Il s'est estompé, et nous observons déjà que la confiance suit à nouveau une tendance générale à la baisse. Nous commençons à percevoir à nouveau une baisse des niveaux de confiance.
Ce qu'il me semble également important de reconnaître, c'est que dans ce type de concept de confiance, il existe toute une série d'éléments qui sont généralement confondus. Il y a ce que nous appelons la méfiance, c'est-à-dire la vigilance saine dont toute démocratie devrait faire preuve. Vous connaissez sans doute cet ouvrage de Pippa Norris dont le titre est « Faites confiance, mais vérifiez ». C'est une devise très populaire aujourd'hui. Mais il y a aussi la méfiance, qui se traduit par ces comportements de désengagement, ces personnes qui se retirent du système et se déconnectent complètement des processus démocratiques. Et ce qu'on constate, c'est que ce phénomène prend en fait de l'ampleur.
Ainsi, même si la moyenne des niveaux de confiance ne semble pas baisser autant, on constate une recrudescence de cette méfiance et de ces comportements malsains liés à la polarisation, notamment les comportements de désengagement. Même au sein de ces données, il faut creuser un peu et approfondir ce qu'elles nous révèlent.
Mais ce que je peux vous dire, c'est que pour les pays pour lesquels nous disposons de données, oui, on constate une baisse. La situation est très instable, mais nous observons des signes très inquiétants.
[01:15:27 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Je surveille de près le temps qu'il nous reste; je vais donc, pour conclure, vous poser une question à vous trois, et j'aimerais que vous y répondiez à tour de rôle.
Vous vous adressez ici à un groupe de fonctionnaires venu·es de tout le pays, j'aimerais donc savoir ce que vous souhaitez nous faire part, alors que nous nous efforçons d'apporter notre soutien à divers ministères et services : que souhaitez-vous que nous sachions? Selon vous, dans quels domaines pourrions-nous modifier nos méthodes de travail afin de relever au mieux certains des défis que vous avez soulevés, ainsi que de saisir certaines des possibilités que vous avez mises en avant?
Dr Michael Mackenzie, que je vais commencer par vous.
[01:16:16 Le Dr Michael Mackenzie apparaît en plein écran.] Texte à l'écran : Dr Michael Mackenzie, Professeur, Université de l'île de Vancouver.]
Dr Michael Mackenzie : Bien sûr, merci. Je pense que c'est une excellente question.
Dans la lignée de ce qu'Anna vient de dire, je pense sincèrement que lorsque les fonctionnaires collaborent avec les administrations publiques pour mener des actions de mobilisation citoyenne, les options et les décisions envisagées par les participant·es à ces processus, ainsi que les résultats et les choix qu'ils et elles formulent, doivent véritablement avoir du sens. Ce qui signifie qu'il faut s'impliquer dans ces processus en amont, avant que les décisions ne soient prises. Et c'est là que l'on construit véritablement la confiance.
Mais je voudrais également dire très brièvement quelques mots sur le type de confiance que nous souhaitons voir s'instaurer dans un système démocratique. Au cours de cette séance, nous avons évoqué la baisse des niveaux de confiance et notre souhait de la voir se renforcer. Et je suis d'accord. Je pense que nous en avons effectivement besoin, car lorsque nous agissons ensemble, nous devons faire confiance aux autres pour qu'ils agissent en notre nom. C'est ainsi que nous menons une action collective. Il faut renforcer la confiance dans les démocraties.
Mais nous ne voulons pas non plus d'une confiance excessive, ni du mauvais type de confiance. Les démocraties reposent sur un équilibre entre la confiance justifiée – c'est-à-dire la confiance que l'on accorde lorsque l'on a de bonnes raisons de le faire – et le scepticisme justifié, qui consiste à se montrer sceptique et critique lorsque l'on a des raisons de l'être ou de se méfier.
Ce que nous souhaitons que les gens fassent dans un système démocratique, c'est d'occuper un espace intermédiaire – que j'appelle « agnosticisme de confiance » – où l'on fait confiance quand on a de bonnes raisons de le faire, et où l'on se méfie quand on a de bonnes raisons de se méfier. Si les gens ne nous font pas confiance, nous devons le prendre au sérieux. Ils ont peut-être de très bonnes raisons de se montrer méfiants, et nous devons nous pencher sur ces raisons.
[01:18:13 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Dre Drake, c'est à vous de répondre à cette même question devant cette salle remplie de fonctionnaires. Que souhaitez-vous que nous sachions et que nous gardions à l'esprit alors que nous continuons à œuvrer au nom des Canadien·nes?
[01:18:26 La Dre Anna Drake apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Dr Anna Drake, Professeure adjointe, Université de Waterloo.]
Dre Anna Drake : Merci. Je pense qu'il est difficile de mettre en place une infrastructure démocratique, mais il serait utile d'aller de l'avant en adoptant cet état d'esprit particulier. Non seulement nous devons nous efforcer de trouver les fonds nécessaires pour soutenir les projets proposés, mais nous devons également réfléchir aux moyens de les mettre en œuvre. Pour trouver des moyens concrets de se lancer, je pense qu'on pourrait s'inspirer des élèves du secondaire.
Bien souvent, les jeunes sont tout simplement très négligé·es. Les adolescentes sont terriblement méprisées et on leur fait des concessions excessives. Or, c'est à cet âge que les jeunes apprennent comment fonctionne le monde et découvrent l'éducation civique. Il y a des cours d'éducation civique. J'enseigne un séminaire de quatrième année intitulé « Théorie et pratique de la démocratie » à l'Université de Washington, et je demande à mes étudiant·es en quoi leur expérience de l'éducation civique a changé depuis l'époque où j'étais moi-même au secondaire, dans les années 90.
Et la seule chose qui n'a pas changé, c'est que les élèves disent que ça ressemble un peu à une plaisanterie. Ils ne respectent pas ce qu'on leur enseigne. Ils ont l'impression de ne pas être respectés. Nous devons vraiment en prendre conscience. L'éducation – je suis consciente que ça relève de la compétence des provinces – doit être repensée. La manière dont nous abordons le potentiel – tant démocratique qu'humain – des élèves du secondaire, dont nous établissons avec eux des liens réels et durables, dont nous répondons à leurs préoccupations tout à fait légitimes et dont nous trouvons des moyens de mener des actions de sensibilisation constructives.
Et d'aller jusqu'au bout. Si nous voulons mettre en place un processus de réflexion et de mobilisation au niveau local, les gens savent-ils à qui s'adresser? Y a-t-il une personne ou un service auquel ils peuvent s'adresser pour être entendus et obtenir un suivi? Parce que si vous faites des recommandations, mais que vous n'avez jamais de retour, c'est le meilleur moyen de détruire la confiance potentielle, sur-le-champ. Nous pouvons au moins commencer par le considérer comme un processus continu et une relation qui nécessite du travail et des efforts. Merci.
[01:20:35 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : Merci beaucoup. Et pour conclure, la parole est à notre collègue de l'OCDE, Santiago. À vous. La même question pour ce groupe de fonctionnaires.
[01:20:44 Santiago González apparaît en plein écran.] Texte à l'écran : Santiago González, Analyste politique, Organisation de coopération et de développement économiques.]
Santiago González : Merci beaucoup. Les rapports « Panorama des administrations publiques » s'adressent aux fonctionnaires; je vais donc conclure là où j'ai commencé. Je pense que le message est le suivant : s'appuyer sur les forces de la démocratie. Les démocraties sont menacées, mais elles ont prouvé leur résilience. Elles tiennent le coup et constituent le meilleur système dont nous disposons.
Tirez parti de ces forces, renforcez les principales compétences dont vous avez besoin pour relever ces défis démocratiques et protégez-vous contre ces menaces qui pèsent sur les démocraties. S'appuyer, renforcer, se protéger.
[01:21:19 Ayesha Harij, Santiago González, le Dr Michael Mackenzie et la Dre Anna Drake apparaissent dans des panneaux de discussion vidéo.]
Ayesha Harij : C'est pour nous une façon idéale de conclure. Merci. En mon nom personnel et au nom de l'équipe organisatrice de l'École de la fonction publique du Canada, je tiens à remercier nos trois panélistes pour avoir apporté une contribution si précieuse à cette discussion. Nous avons vraiment apprécié toutes les remarques que vous avez formulées.
[01:21:47 Ayesha Harij apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Ayesha Harij, Directrice, Affaires mondiales Canada.]
Ayesha Harij : Je tiens à remercier une nouvelle fois l'ensemble des participant·es à travers le pays qui nous écoutent. Si vous souhaitez en savoir plus – j'ai d'ailleurs constaté qu'il y avait une multitude de questions – et si vous souhaitez mieux comprendre les défis de la démocratie auxquels vous êtes confronté·es, que ce soit chez vous ou à l'étranger, consultez régulièrement le site Internet de l'École pour connaître les prochains événements de cette série. La séance d'aujourd'hui était un événement d'une série de discussions en cours. Veuillez noter que les présentations des conférenciers et conférencières seront disponibles sur Brightspace, dans la rubrique « Ressources ». Merci encore pour votre participation. Nous espérons que ça vous aura été utile. Merci d'avoir été avec nous et bonne journée.
[01:22:16 Le logo animé de l'EFPC s'affiche à l'écran.]
[01:22:21 Le mot-symbole du gouvernement du Canada s'affiche à l'écran.]