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Transcription : Série sur la sécurité économique et la perturbation à l'échelle mondiale : Les dynamiques changeantes du pouvoir à l'échelle mondiale – présentations
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Narration : Le 22 mars 2023, l'École de la fonction publique du Canada a lancé la série d'événements sur la sécurité économique à l'ère de la perturbation mondiale. L'événement inaugural, intitulé « La dynamique changeante du pouvoir à l'échelle mondiale », a exploré la manière dont la géopolitique, la technologie et les changements climatiques modifient l'équilibre du pouvoir économique international. L'événement a été modéré par Malcolm Brown, ancien sous-ministre de la Sécurité publique Canada. Les intervenants Yves Tiberghien et Olivia Lazard ont expliqué comment les États-nations militent de plus en plus pour le commerce, acquièrent de nouvelles technologies et la propriété intellectuelle, cherchent à dominer l'économie verte émergente et modifient et érodent les structures de gouvernance internationale.
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[00:01:03 L'écran passe à Malcolm Brown, Yves Tiberghien, et Olivia Lazard.]
Malcolm Brown (animateur) : Nous avons deux intervenants extraordinaires aujourd'hui. J'aimerais commencer par vous présenter Yves Tiberghien, professeur de sciences politiques et titulaire de la Chaire Konwakai de recherche japonaise à l'Université de la Colombie-Britannique (UBC). Il est également directeur émérite de l'Institute of Asian Research et directeur du Center for Japanese Research. Notre deuxième panéliste est Olivia Lazard, membre de Carnegie Europe. Ses recherches portent sur la géopolitique, la transition amorcée par les changements climatiques et les risques de conflit et de fragilité associés aux changements climatiques et à l'effondrement de l'environnement. Je vais maintenant céder la parole à Yves, puis à Olivia. Ensuite, nous aurons une période de questions et réponses. Yves, vous avez la parole.
Yves Tiberghien (Université de la Colombie-Britannique) : Merci, Malcolm. Bonjour à tous et à toutes. C'est un plaisir d'être avec vous cet après-midi.Je m'adresse à vous depuis le territoire traditionnel, ancestral et non cédé de la bande de Musqueam à Vancouver.
Nous vivons de grandes transformations depuis 2008-2009, surtout depuis 2016-2017; nous sommes entrés dans une période de perturbations structurelles et de contestation majeure de l'avenir de l'ordre international libéral, ou l'ordre international fondé sur des règles, comme nous aimons l'appeler au Canada. Plusieurs changements ou perturbations importants se produisent en même temps. Le résultat net, c'est que tous les acteurs du système mondial doivent faire des ajustements majeurs et essaient d'étendre leur influence. Les futures règles de l'ordre mondial sont en jeu. Pour un pays comme le Canada, il est essentiel de répondre à ces chocs. L'un des principaux biais cognitifs chez les humains est l'hypothèse selon laquelle demain sera pareil à aujourd'hui et l'an prochain sera pareil à l'an dernier. Il est particulièrement important de surmonter ce biais dans une période de fortes perturbations et d'intensification de la géopolitique. Dans mon exposé, je parlerai de quatre grands changements et de deux répercussions, et je les énumérerai en premier. Premièrement, nous faisons face à des défis internes dans l'ordre économique libéral. En effet, le soutien politique à la mondialisation s'est érodé face à la montée des inégalités et des bouleversements. Les tensions entre la mondialisation et la politique intérieure se sont accrues, surtout aux États-Unis et en Europe, mais aussi, dans une certaine mesure, au Canada, ce qui a suscité de la colère et contribué à propulser de nouvelles formes de gouvernance populiste. Deuxièmement, les risques systémiques s'accélèrent en raison de la connectivité accrue, et nous avons moins de disjoncteurs, les changements climatiques se multiplient, les progrès technologiques nous relient davantage, mais génèrent également plus de risques. Par conséquent, nous voyons des choses comme l'accélération des chocs météorologiques, des pertes de biodiversité, la lutte pour l'eau, des pandémies et des risques financiers. Nous traversons actuellement une autre crise financière. Troisièmement, nous vivons non pas une, mais deux grandes révolutions industrielles : la révolution de l'intelligence artificielle numérique et la révolution des technologies vertes. Ces deux révolutions changeront fondamentalement l'économie au cours des deux prochaines décennies.
Donc, d'ici la fin de 2030, la prospérité économique future des nations, y compris celle du Canada, et le classement des pays vont changer. Il s'agit essentiellement de déterminer qui fait quoi dans ces deux révolutions industrielles. Les révolutions industrielles remettent à plat l'économie et les gagnants et les perdants. Quatrièmement, de 2000 à 2020, le pouvoir économique a connu le plus grand changement depuis les années 1850. Nous avons assisté au transfert de 22 % du PIB mondial des démocraties avancées vers les économies émergentes, en particulier la Chine, mais ce n'est pas le seul pays. Ce n'est pas une question de puissance économique ou de PIB, et il y a un grand décalage en ce qui concerne la technologie, l'armée et le pouvoir de convaincre, où la Chine est très en retard. Néanmoins, des changements économiques de cette ampleur ont de grandes répercussions et, en particulier, il y a deux changements connexes. Tout d'abord, en raison du changement du pouvoir économique, nous constatons que l'intégration du pouvoir croissant de la Chine dans l'ordre international libéral se complique au moment où elle se replie sur elle-même et devient plus autoritaire. Deuxièmement, ce changement de pouvoir et le dilemme connexe en matière de sécurité, qui vont de pair avec un changement de pouvoir aussi important, alimentent une dynamique de titrisation donnant-donnant pour certaines parties de la mondialisation et de l'ordre mondial. C'est ce qu'on appelle la militarisation de l'interdépendance, et de nombreux acteurs le font en même temps, puis ils interagissent entre eux.
Ces quatre changements ont deux implications majeures. Premièrement, les institutions de gestion et de gouvernance mondiale mises en place depuis 1945, dont certaines plus récentes, comme l'OMC, sont toutes en difficulté, et l'innovation nécessaire en matière de gouvernance dans des domaines comme la gouvernance numérique, donc l'IA, est en grande partie un échec en ce moment. Nous constatons des progrès dans le domaine de l'environnement et, dans une certaine mesure, au sein du G20, mais autrement, la confrontation entre les États-Unis et la Chine en particulier, et le rôle de la Russie comme fauteur de troubles sont profondément ancrés au cœur de la gouvernance mondiale, ce qui fait qu'il est plus difficile de faire des progrès. Deuxièmement, la combinaison de tous les changements parallèles que j'ai décrits rend la prochaine décennie plus contestée et plus volatile. D'une certaine façon, c'est la fin d'un ordre stable et fondé sur des règles, d'une pensée linéaire, et des comportements et des institutions prévisibles. L'ordre mondial est en jeu en partie. Nous pouvons donc nous attendre à ce que, jour après jour, mois après mois, nous assistions à des changements majeurs, à des chocs majeurs ou à une crise majeure qui nous frappera plus rapidement que ce à quoi nous sommes habitués. Pour ce faire, nous devons revoir nos hypothèses et, par la même occasion, nos modèles et nos institutions.
Je vais mettre ces cinq changements dans l'ordre et dire quelques mots de plus. Mais tout d'abord, j'aimerais parler de l'ordre mondial moderne, que nous appelons l'ordre mondial. Il y a eu de nombreux types d'ordres mondiaux au cours des millénaires. Ils ont pris de nombreuses formes, mais l'ordre moderne que nous avons est en fait un mélange de plusieurs parties. Le pilier central est le système étatique westphalien, et nous l'oublions souvent. Mais cela remonte au Traité de Westphalie de 1648 signé par quelques puissances européennes, qui a solidifié les États-nations modernes et établi des États souverains comme propriétaires du pouvoir et de la souveraineté. C'est toujours d'actualité. La souveraineté et le pouvoir appartiennent aux États souverains. Puis, ce que nous appelons l'ordre international et ses diverses composantes sont essentiellement une superstructure fragile qui n'est jamais pleinement légitime dans un système westphalien, car la légitimité est en fin de compte entre les mains des États (le cas de Donald Trump nous le rappelle), mais elle a été bâtie au fil des ans par différents concepteurs et de grands fondateurs pour nous aider à coordonner des domaines comme le commerce, à maintenir la paix, à avoir un système postal qui fonctionne à l'échelle mondiale, etc., mais aussi à maintenir la sécurité et certaines normes.
Nous avons donc tendance à attendre beaucoup de l'ONU, mais son efficacité dépend entièrement du degré d'accord entre les cinq puissances qui ont le droit de veto de son Conseil de sécurité. En d'autres termes, lorsque les États dominants, que nous appelons les États importants sur le plan systémique, ne sont pas d'accord, les institutions mondiales ne peuvent pas très bien fonctionner. C'est l'élément clé à garder à l'esprit. Mais ce que nous appelons l'ordre international fondé sur des règles a plusieurs dimensions, comme un oignon a différentes couches. Premièrement, nous avons une dimension de bien public et un fondement générique convenu autour de l'ONU, et cela a une légitimité maximale parce la charte a été signée par presque tout le monde sur Terre. Il y a les besoins fonctionnels pour la survie humaine et les échanges qui doivent être pris en charge, des choses comme la paix, prendre soin de la planète, etc. Et certains de ces éléments fonctionnent encore. En décembre dernier, à Montréal, le Canada a approuvé un cadre très impressionnant sur la biodiversité, sous la présidence de la Chine. Cet accord est salué dans le monde entier par les Européens, les Africains et les Sud-Américains. J'en ai beaucoup entendu parler. Certaines fonctions liées aux biens publics sont toujours là et la Chine est toujours favorable, mais pas la Russie, qui a un avis différent. Les États-Unis appuient l'idée, mais sont également contrariés par le manque croissant de contrôle qu'ils exercent sur l'ONU. Il y a donc toujours un bras de fer entre les États-Unis, qui détiennent l'hégémonie, et l'ONU.
La deuxième composante est l'ordre économique mondial. Il ne relève pas de l'ONU, et c'était voulu, surtout par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, pour garder un plus grand contrôle. Il était traditionnellement géré par les États-Unis et ses alliés, d'abord les pays de la Quadrilatérale, puis le G7, et il a organisé des organisations internationales comme le FMI, l'OMC, etc. Le G7 a essentiellement géré la majeure partie de la coordination nécessaire jusqu'à la crise financière de 2008. À ce moment-là, ce n'était pas suffisant et il fallait élargir le groupe de base pour en faire un G20. Voici la composante de l'ordre économique mondial. L'ordre de sécurité est différent. Il n'est pas lié à l'ONU, mais aux institutions mondiales. À certains égards, c'est un bien privé fourni par les États-Unis et ses alliés dans la période de l'après-guerre, grâce à sa position hégémonique et à son système d'alliance en étoile. C'est la composante du système qui est la plus mise à l'épreuve par les changements rapides du pouvoir, car si nous n'avons plus de domination hégémonique, cela signifie que la sécurité est contestée. Quatrièmement, il y a une dimension politique libérale à deux volets : d'une part les droits de la personne, qui sont enchâssés à l'origine dans la Déclaration des droits de l'homme de l'ONU. En théorie, vous trouverez des exemplaires de la Déclaration en Chine, même sur les campus universitaires, mais la partie promotion de la démocratie a été ajoutée au cours des dernières décennies, et elle crée souvent un dilemme, puisque la promotion d'un changement de régime à une démocratie au sein des grandes puissances peut signifier une guerre mondiale parce que les grandes puissances ripostent parfois. C'est pourquoi les rédacteurs de l'ONU l'ont initialement évitée. Nous avons toujours un combat à mener autour de cette dimension. Donc, la Chine accepte la légitimité de l'ONU, insiste sur la souveraineté westphalienne et certaines des institutions économiques de l'OIL, tout en essayant de se faire entendre davantage dans ces institutions ou par le biais d'outils de politique économique qui ne sont pas acceptés par les autres. Mais comme tout le monde le sait, la Chine refuse la dimension démocratique de l'ordre libéral, ainsi que certains éléments du régime des droits de la personne, et est engagée dans un dilemme de sécurité avec les États-Unis.
Passons maintenant aux changements actuels. Le premier grand changement est l'apogée de la mondialisation. Nous avons constaté une érosion du soutien politique à la mondialisation dans les démocraties avancées, particulièrement aux États-Unis et dans de nombreux pays européens. Cela s'est produit en réaction aux inégalités, à la polarisation, à la brûlure régionale dans les grandes régions, et c'est ce qui a propulsé Donald Trump au pouvoir en 2016. Nous savons que 10 millions d'électeurs qui avaient voté pour Obama ont voté pour Donald Trump, principalement dans des anciens états industrialisés et c'était surtout des ouvriers blancs qui avaient vu leur niveau de vie diminuer et qui ont ensuite adopté la vision projetée par Trump; lutter contre l'immigration. Deuxièmement, en cette période de pic de la mondialisation, nous constatons une titrisation accrue du commerce mondial dans le contexte de la rivalité des systèmes. Troisièmement, nous assistons à une militarisation plus large de l'interdépendance et à l'exploitation des leviers et des goulots d'étranglement dont disposent les grandes puissances. Les puissances les plus habiles à le faire sont la Chine avec son levier commercial, la Russie avec l'énergie, et les États-Unis avec leur contrôle du système financier et du système technologique du monde. Puis, l'UE et le Japon se battent pour voir ce qu'ils peuvent faire. Ils ont moins d'outils, mais l'UE commence à se rassembler pour commencer à exploiter également son influence dans cette militarisation. La Chine exploite les lacunes dans les règles commerciales et les zones grises au moyen de politiques étatiques élaborées et d'outils d'État, qui ont généré des réactions négatives. Les États-Unis se retournent en partie contre l'ordre économique mondial sous Donald Trump et, comme nous le savons, ont abandonné les règles de l'OMC et bloqué le mécanisme d'arbitrage de l'OMC. Cependant, ce qui est intéressant, c'est que les autres pays ont trouvé une façon de contourner le problème : l'AMPA, qui est un vaste accord de médiation multilatéral auquel tout le monde a adhéré, y compris le Japon, qui a adhéré cette semaine, et la Chine qui a adhéré dès le début. En pratique, nous avons toujours un règlement des différends, mais celui-ci exclut les États-Unis. L'OMC reste paralysée sous la direction de Joe Biden. Il s'agit donc de mondialisation.
Deuxièmement, nous constatons une accélération des risques systémiques. Je vais simplement me référer à l'enquête annuelle systématique du Forum économique mondial, qui classe ces risques, les risques technologiques distincts, les risques sociaux et les risques environnementaux. Ces dernières années, nous avons vu des risques économiques (inaudible) dans d'autres enquêtes et, au cours de ces enquêtes, nous avons vu que le risque environnemental était dominant et qu'il affectait les calculs des décideurs. Quatrièmement, un changement majeur est le changement structurel du pouvoir qui mène à la concurrence stratégique et à la contestation de l'hégémonie, ce qui est très important parce que tout notre ordre mondial, tel que défini par des auteurs comme John Ikenberry, a toujours été un ordre fusionné. Il ne s'agit donc pas vraiment d'un ordre fondé sur des règles. Ça n'a jamais été le cas. Un ordre fondé sur des règles signifierait un ordre constitutionnel assorti d'un mécanisme d'arbitrage et d'une sorte de tribunal. Les décisions étaient prises par le pouvoir américain. C'est ce que dit John Ikenberry. Il s'agit essentiellement d'un système hégémonique américain qui a élaboré des règles, des normes et des lois constitutionnelles, mais qui nécessitait l'adhésion et le soutien continus des États-Unis. Les États-Unis étaient essentiellement la force de dernier recours. C'est pourquoi, pendant la présidence de Donald Trump, il y a eu une certaine crise. Mais aujourd'hui, il y a eu ce grand changement du PIB économique mondial au cours des 20 dernières années que nous avons appelé une grande convergence. Nous avons vu 22 % du PIB mondial en termes nominaux passer des mains des pays de l'OCDE aux mains des pays émergents.
La part de l'OCDE était de 82 % de l'économie mondiale en 2000, en dollars nominaux, 60 % en PPA, et elle est maintenant de 60 % en 2021, d'après les dernières données à ma disposition et d'après les PPA, elle est d'environ 47 %. Et qui l'a obtenue? La part de la Chine a augmenté de 15 %, passant de 4 % à 19 % entre 2000 et 2020. L'Inde a plus que doublé sa part, passant de 1,7 % à 3,8 %. L'ANASE a exactement le même poids que l'Inde, l'Asie du Sud-Est, n'est-ce pas? De 1,6 % à 3,5 % environ. Et comme ils sont en plein essor, ces pays vont encore doubler leur part d'ici une décennie. L'Asie centrale s'est développée, l'Afrique de l'Est aussi, une partie de l'Amérique du Sud est en période de prospérité, mais pas toujours. Il s'agit donc d'une montée en puissance générale des économies des pays du Sud. Cela a conduit à un décalage entre la nouvelle structure de pouvoir et le pouvoir de l'organisation internationale, ou les droits de vote, qui sont traditionnellement dominés par les pays du G7. La part du G7 est passée de 75 % en 2000 à 49 % en 2020. C'est pourquoi, pendant l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le G7 a imposé des sanctions, mais la plupart des pays du Sud ne les ont pas suivies, et il y avait cette division. Si les grands pays du Sud ne les ont pas suivies, ce n'est pas parce qu'ils aimaient ce que faisait la Russie. En fait, ils la critiquent en privé, mais ils n'acceptent pas une structure de pouvoir qui est encore dominée par le G7 parce qu'ils pensent qu'une grande partie du pouvoir a changé les mains.
Au sein de cette grande structure de pouvoir, la grande question est la Chine. Nous avons de grandes questions au sujet de sa gouvernance et de ses intentions géopolitiques, et du contrôle civil chinois de l'armée, qui ne sont pas toujours très clairs, et nous voyons des comportements étranges, perturbateurs et non stratégiques de la Chine, avec l'Inde par exemple : toujours le ballon. Par conséquent, si cette grande puissance devient un acteur majeur et un intervenant de l'économie mondiale et que ses intentions stratégiques sont inconnues ou deviennent offensives et agressives, nous sommes confrontés à un problème, et c'est en partie le cas aujourd'hui. Nous voyons aussi la montée d'acteurs autonomes comme l'Inde, la Turquie, l'Arabie saoudite, l'Indonésie, les pays de l'ANASE, qui ont tous maintenant un certain degré d'autonomie stratégique. Ils ont des intentions, ils ont le désir de s'affirmer, d'avoir plus de voix dans le système, etc. Je suis impressionné quand je parle à des étudiants d'Afrique, d'Asie du Sud ou d'Asie centrale : ces jeunes élites montantes des pays du Sud ont maintenant une voix puissante et ils sont très fiers de leurs cultures anciennes et ils veulent retrouver leurs voix qui ont été perdues à l'époque coloniale. Ils pensent que c'est la fin d'un club purement G7. Ils veulent participer aux discussions. Il est essentiel de prêter attention aux nouveaux modes de pensée et aux nouveaux comportements de toutes ces élites du Sud au-delà de la Chine. En fait, je pense que la Chine va être un gros problème pendant deux ou trois décennies, mais au-delà de cela, il y aura beaucoup d'autres grands acteurs du Sud et nous aurons aussi besoin d'un système qui fonctionne avec ces pays.
Le prochain grand changement est les deux révolutions industrielles, qui constituent des bouleversements majeurs. Nous avons donc l'accélération de la révolution numérique et de l'intelligence artificielle, qui transforme l'économie mondiale et les gagnants et les perdants d'ici 2030, et qui met les démocraties à rude épreuve. Il est très difficile de surestimer la vitesse de la transformation de l'IA et son impact. La vitesse du changement est exponentielle. ChatGPT vient de passer de la version 3.5 à la version 4.0 avec un changement majeur. D'ici quelques années, nous assisterons à une transformation complète de tout ce qui touche l'économie, la société et même la vie quotidienne de chacun d'entre nous. Et la gouvernance de ce processus est inexistante. Nous n'avons même pas une bonne gouvernance saine aux États-Unis à cause de la fragmentation au Congrès. C'est donc d'une question urgente et il y a un réel décalage entre le rythme de la gouvernance nationale et mondiale de ce changement et le rythme du changement technologique. Bien sûr, quand il y a une discordance et les autres choses que je viens de décrire, cela crée une course à la dominance et une course à l'affirmation d'une voix majeure. Il en va de même pour les technologies vertes. Nous avions l'habitude de nous inquiéter des changements climatiques et du fait que nous prenions du retard, mais les choses s'accélèrent enfin. En 2022, les émissions n'ont augmenté que de 0,9 %. Nous sommes proches d'un pic et nous allons très bientôt assister à un déclin. C'est une bonne nouvelle.
La mauvaise nouvelle, c'est que cette course pour prendre des mesures pour lutter contre les changements climatiques ne sera pas une histoire libérale. Elle est de plus en plus dirigée par les états et comprend des politiques industrielles. La Chine a été le premier État à avoir une vision pour devenir un chef de file dans les années 2030, une vision qu'elle a énoncée en 2012. C'est pourquoi elle contrôle la chaîne de production du lithium et la chaîne de production de l'énergie solaire. Nous n'avons pas réagi assez vite au début, mais maintenant les États-Unis ont réagi, il y a l'Inflation Reduction Act, le Japon et la Corée du Sud ont très vite adopté une vision nationale de la sécurité économique, l'Inde a maintenant une vision nationale de la sécurité économique des technologies vertes et l'Indonésie y est proche. L'Union européenne éprouve des difficultés parce qu'elle a de la difficulté à avoir une politique industrielle après avoir passé 20 ans à la démanteler, mais d'une autre façon, il ne s'agit pas seulement des changements climatiques maintenant. Il s'agit de contrôler la nouvelle économie dans les années 2030, les emplois et le contrôle de l'offre. C'est donc une histoire majeure. Il me reste que trois minutes. Je dois aussi mentionner que le choc de l'invasion de l'Ukraine par la Russie est énorme. Pour les économistes politiques comme moi, la Russie est souvent minimisée parce que son économie est dix fois plus petite que celle de la Chine. Elle ne représente que 1,7 % du PIB mondial. C'est un acteur en déclin rapide; cependant, en partie parce qu'il lui reste si peu, elle a choisi d'agir comme un perturbateur de l'ordre mondial et d'enfreindre toutes les règles modernes de l'ordre mondial. Cette invasion brutale de l'Ukraine, la pire violation de la souveraineté depuis des décennies, a eu de lourdes conséquences. Elle a mené au resserrement des alliances du G7 et de l'Occident, y compris la Corée du Sud et l'Australie et a amené le Japon à vivre une transformation historique qu'aucun d'entre nous ne pensait possible. Il en va de même pour l'Allemagne, dans une large mesure. L'invasion a réduit la confiance dans les institutions mondiales et l'ordre mondial, a accru le risque géopolitique, a rendu difficile la résolution du problème de la dette mondiale aujourd'hui avec de nombreux pays, et a créé plus d'États défaillants, a accéléré la titrisation des chaînes d'approvisionnement qui a commencé avec la COVID et a accru les risques et les tensions entourant les marchés de l'alimentation et de l'énergie.
En conclusion, quelles sont les implications? La décennie actuelle est une ère d'incertitude et de volatilité cumulatives multiples. C'est le moment de penser de manière non linéaire. Nous constatons une combinaison de chocs systémiques profonds, d'érosion institutionnelle et de changements de pouvoir rapides et profonds. Cela a déclenché une période d'interactions stratégiques entre les acteurs systémiques, ainsi qu'un équilibre de couverture pour les acteurs moyens. C'est un jeu très fluide qui est très imprévisible. Il y aura une séquence très compliquée d'événements que personne ne peut prévoir. Différents modes d'interaction peuvent se produire dans différents domaines en même temps, mais il y a beaucoup d'incertitude, et il y a une concurrence pour l'avenir de l'économie mondiale et les règles futures de l'ordre mondial. Il y a des questions de statut et d'identité qui sont en jeu, ainsi que des questions de coordination future. Cela signifie que les intérêts stratégiques sont maintenant médiatisés par des cadres cognitifs ayant des racines culturelles historiques profondes qui sont souvent mal comprises par les autres, ce qui déclenche des perceptions erronées qui s'ajoutent à la bataille des intérêts. Quelles sont les implications pour le Canada? L'ordre fondé sur des règles est attaqué et s'érode partiellement. Il est très important de le savoir. Le Canada doit cesser de supposer qu'il peut toujours compter sur les institutions de l'ordre international fondé sur des règles, lorsque les grandes puissances cessent de suivre les règles et agissent de façon stratégique. Certains secteurs sont devenus plus stratégiques et certains acteurs ont cessé de supposer qu'ils pouvaient compter sur des marchés autoréglementés. Des choses comme les minéraux critiques, le lithium, les semi-conducteurs, le numérique et l'intelligence artificielle, les technologies vertes, ne fonctionnent plus comme les marchés. Elles deviennent des secteurs stratégiques. La vitesse de conversion des divers acteurs varie, mais il y a une vague d'outils de politique industrielle qui sont déployés. Le Canada et d'autres pays ont intérêt à maintenir la stabilité du système, mais ils doivent aussi désigner les régions qui sont devenues militarisées et apprendre à repousser les attaques, ainsi que les secteurs où les outils de politique industrielle peuvent assurer une meilleure position au Canada. La question est de savoir où défendre l'ordre avec des partenaires et des alliés aux vues similaires et où protéger les intérêts nationaux pour assurer une position clé du Canada dans la chaîne de valeur mondiale. Merci à tous.
Malcolm Brown : Merci. Olivia, vous avez la parole.
Olivia Lazard (Carnegie Europe) : Merci beaucoup, Malcolm. C'est toujours un plaisir de prendre la parole après vous, Yves. J'apprends toujours beaucoup de choses. Les commentaires que j'ajouterai suivent essentiellement le même scénario que celui que vous avez commencé à planter pour nous. Je vais ajouter quelque chose qui est probablement lié, qui attire un peu plus l'attention sur cette double transition, le numérique et le vert, et sur le rôle des changements climatiques jouent un rôle à cet égard. Je vais aussi mettre un peu plus l'accent sur ce qui se passe dans les pays du Sud. Yves, vous avez mentionné quelque chose que je trouve très intéressant sur le rôle que la Russie a joué. C'est une économie relativement petite par rapport à son PIB, mais elle réussit essentiellement à créer beaucoup de bouleversements et de perturbations dans le monde qui modifient la conceptualisation de la sécurité et la militarisation des interdépendances, du moins, on fait la lumière sur le fait qu'elle soit armée depuis longtemps. Mais nous atteignons une autre dimension. Si j'insiste sur ce point, c'est parce que l'une des difficultés que pose actuellement l'analyse de la rivalité des systèmes, c'est que nous sommes à un moment de l'histoire où les paramètres de la puissance, l'évaluation des risques et l'évaluation des coûts changent. Chaque acteur est constamment en train de tester différentes approches. Certains sont plus structurés que d'autres, mais ils apprennent aussi au fur et à mesure et ils apprennent des réactions de chacun.
Cela signifie donc que l'analyse change constamment. Yves, vous avez brillamment ramené les choses à des structures d'analyse qui sont vraiment importantes. Il y a donc des structures auxquelles on peut se fier dans le cadre des analyses, mais il y a de nouveaux paramètres à la concurrence, dont certains sont très nouveaux parce qu'on ne les a jamais rencontrés dans l'histoire de la géopolitique, et c'est la montée exponentielle des perturbations technologiques associées à la dégradation écologique et aux changements climatiques qui mène à cette transition verte. Ce qui est intéressant, et c'est vraiment important aussi, c'est que le changement technologique correspond à une expansion de la puissance et de l'innovation, qui offre de grandes opportunités de leadership sur le plan de l'innovation, de la croissance économique et des possibilités de contrôle pour affirmer l'hégémonie sur l'économie politique mondiale. D'autre part, nous avons un moteur d'insécurité complètement différent : les changements climatiques, qui sont un facteur contraignant qui remet en question la souveraineté des États parce qu'ils provoquent des chocs qui freinent l'activité économique et peuvent créer des pénuries de ressources qui appuient le développement des civilisations. Nous sommes donc confrontés à deux tendances différentes qui sont structurelles et qui vont essentiellement dans des directions opposées.
L'innovation technologique suit toujours une logique d'expansion géopolitique et d'expansion du pouvoir que nous suivons depuis des siècles sur le plan comportement géopolitique, et puis tout à coup, nous avons une planète qui a souffert du poids de la technologie constante et de l'expansion de la consommation d'énergie et de matériel, qui tente maintenant de restreindre l'agence en matière de développement des civilisations. La poussée vers l'expansion crée de nouveaux vecteurs fondamentaux de risques planétaires, et une traction vers l'accumulation des ressources ou les accords de coopération, ce qui est également ce que vous disiez, Yves. Il y a différents éléments qui entrent en ligne de compte en même temps et nous n'avons pas encore pleinement compris où la rivalité des systèmes va nous mener. D'ailleurs, je ne pense pas que les principaux acteurs dans la rivalité des systèmes soient eux-mêmes pleinement conscients de l'orientation de leur logique de concurrence. La notion de rivalité des systèmes dans ce genre de tableau planétaire et international qui est planté de cette façon est imbriquée et complexe. Il y a un arc opposant la Chine aux États-Unis. Ce sont les deux plus importantes économies énergivores au monde, et ce sont elles qui mènent cette logique expansionniste de la concurrence. Mais à l'intérieur de cet arc, il y a une constellation complexe d'acteurs, comme le disait Yves. Les anciennes alliances subsistent. L'alliance transatlantique est l'une d'entre elles. Par exemple, les relations transatlantiques entre l'Europe, le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et, plus largement, comme un autre ensemble d'alliés différents, s'avèrent toujours des économies fortes et dynamiques, et elles sont soutenues par un ensemble de recherches en éducation et de liens industriels, commerciaux et politiques.
Mais il y a aussi effectivement des différences qui se cachent dans l'arrière-plan en ce qui concerne la concurrence industrielle, comme Yves l'a dit. Pour ne donner qu'un exemple, nous examinons actuellement les effets de la loi sur la réduction de l'inflation en Europe, au Canada, au Japon, en Australie et dans l'espace de l'OCDE en général. En Europe, il y a en effet une tension qui se cache en arrière-plan, en particulier au moment de la guerre en Ukraine : les États-Unis ont toujours voulu que l'Europe intensifie ses contributions à l'OTAN et se débrouille toute seule dans une perspective de défense et ils ont insisté sur ce point. Mais l'Europe ne peut le faire aujourd'hui qu'en réinvestissant dans une base industrielle. Mais en même temps, la loi sur la réduction de l'inflation ne siphonne pas beaucoup d'investissements différents qui créeraient cette base industrielle solide en Europe et, par conséquent, elle pourrait éventuellement propulser l'Europe vers une ère différente de sa défense. Cela crée donc un paradoxe inconfortable là où se trouvent les États-Unis et montre que les États-Unis sont fatigués de surveiller le monde, ce qu'ils font pour soutenir leur propre économie fondée sur les ressources, et pourtant cela mine la capacité de leurs alliés à se débrouiller tout seul, à se soutenir et à assurer leur propre sécurité.
Donc, le modèle d'interdépendance est non seulement militariste à l'intérieur de systèmes rivaux, mais il est aussi affaibli à l'intérieur d'anciennes alliances en raison de la rivalité des systèmes, qui pousse les pays dans des directions différentes. La difficulté, c'est que les rivaux du système, en particulier dans ce cas-ci, la Russie et la Chine, sont déterminés à exploiter la fragilité au sein de toutes les alliances qui ont soutenu les ordres fondés sur des règles au niveau international. Ils essaient essentiellement d'affaiblir cet arc d'alliances qui limitent leur pouvoir, leurs formes d'organisations politiques et économiques et la façon dont ils s'organisent en tant que sociétés. Ils exploitent donc les perturbations qui existaient avant en ce qui concerne la fragilité au pays et essaient aussi de semer les graines d'une fragilité de plus en plus grande. Ils ont également l'intention de montrer à quel point les sociétés et les démocraties ouvertes sont creuses, même si cela signifie essentiellement qu'ils utilisent cette information et cette désinformation pour essayer de semer beaucoup de doute sur la crédibilité, l'intégrité et la légitimité des systèmes démocratiques, transparents et responsables. Il faut aussi comprendre que dans cette sorte de composition de rivalité des systèmes, même s'il existe des fragilités au sein des anciennes alliances comme le groupe transatlantique, il y a aussi des fragilités dans ces relations qui lient les défis du système. Si nous prenons l'exemple de la Russie et de la Chine, elles donnent actuellement l'impression d'être des partenaires profonds, alignés idéologiquement, etc., mais c'est en fait d'un partenariat de commodité.
Si vous regardez les documents de la stratégie de sécurité nationale de la Russie, par exemple, ou si vous écoutez les commentaires de Xi Jinping sur la guerre en Ukraine, il est clair que la Russie et la Chine ne voient pas les choses du même œil à long terme. La Russie utilise le mouvement de la houle structurelle que la Chine a lancé comme moyen de faire une vague, mais le Kremlin a un parti pris idéologique contre la façon dont le PCJ s'organise. La Russie ne se considère pas non plus comme un vaisseau d'une autre puissance. Pourtant, c'est exactement ce que la Chine veut faire d'elle. Elle veut avoir accès à ses ressources énergétiques, minérales et agricoles. Elle veut aussi avoir accès à l'Arctique par ses routes commerciales et éventuellement utiliser la puissance corrompue de la Russie comme acteur de la sécurité, mais elle se soucie très peu des fantasmes impérialistes de la Russie. Donc, la notion de partenariat entre la Russie et la Chine est instrumentiste, axée sur le but, mais elle n'est pas idéologique et ce n'est pas quelque chose où les deux pays ont la même compréhension de ce à quoi ressemble l'autoritarisme. Même au sein de leurs propres économies politiques, il existe des différences fondamentales qui sont faciles à repérer et qui créent des fragilités sur lesquelles il faut faire la lumière pour faire une plus grande concurrence géopolitique, notamment la concurrence sur les discours politiques, les perceptions et l'accès ou une sorte de narration de l'information.
Passons maintenant aux pays du Sud. Comme le disait Yves, les acteurs du Sud sont désormais les agents du changement parce qu'ils sont les arbitres de la rivalité des systèmes et des questions de transition. Ils ne s'inscrivent dans aucune idéologie. La notion de démocratie par opposition à l'autoritarisme ne résonne pas du tout. Ils cherchent à s'autonomiser selon leurs propres termes. Il s'agit essentiellement de reconnaître que nous sommes maintenant dans une ère de répartition polycentrique du pouvoir, ce qui est intéressant et que la Russie a très bien cerné dans ses documents nationaux il y a déjà dix ans, et elle veut générer des tensions par la distribution polycentrique du pouvoir. Mais l'élément clé sur les acteurs dans les pays du Sud, qui sont incroyablement diversifiés, c'est qu'ils ne sont plus des preneurs de normes. Ce sont des pays qui contestent les normes à part entière, dans la mesure où les normes ne servent pas leurs propres intérêts en ce qui concerne le développement économique, la stabilisation, la libération de la dette et le fait d'essayer, essentiellement, de récupérer les coûts d'un ordre fondé sur des règles internationales rempli d'incohérences qui se sont accumulées au fil du temps. C'est très important parce que, comme ils sont les arbitres du changement de pouvoir mondial, ils sont aussi l'espace de la concurrence. Cette concurrence se manifeste de différentes manières. Elle se joue sur les moyens qui permettent à l'entreprise économique de produire plus d'énergie. Il s'agit de ressources naturelles, d'eau, de sols agricoles, même de biodiversité, de minéraux, de fossiles, de diverses formes d'énergie, de différentes formes de positionnement géographique qui formeront la géographie des futures routes commerciales, etc., et ils sont aussi, en ce moment, le lieu de propositions intenses pour enfermer les dépendances de l'avenir. La concurrence s'exerce également sur les esprits, les talents et les questions liées à l'acquisition de la main-d'œuvre. Cela fait partie du récit global autour de la rivalité des systèmes, qui est également très importante parce qu'il s'agit de raconter des histoires, de constructions politiques et économiques du pouvoir, et la combinaison des deux, l'acquisition des moyens de générer le pouvoir physiquement et la construction d'une histoire qui génère l'adhésion sociale aux formes de pouvoir et à sa reproduction, sont les pôles de la rivalité des systèmes, des moyens et des soi-disant objectifs ou soi-disant histoires de conquête du pouvoir. Chaque puissance géopolitique a sa propre formule pour aborder ces questions. Certaines sont plus convaincantes que d'autres sur le long terme, comme la Chine, d'autres, par exemple la Russie l'est moins, mais elle reste dangereuse, comme nous l'avons souligné précédemment.
En ce qui concerne la Chine, nous constatons une stratégie architecturale claire élaborée depuis des décennies. Elle tire parti de la dotation en ressources naturelles. L'une des principales façons dont la Chine a gravi les échelons du pouvoir est de puiser dans son gisement de terres rares, qui sont essentielles à un certain nombre d'économies et de secteurs entre le numérique, l'armée, les technologies vertes, etc. Elle a transformé cette richesse naturelle en une intégration verticale des chaînes d'approvisionnement en contrôlant plus de moyens sur le plan de la capacité d'extraction, de transformation et d'assemblage pour différents types de technologies, et donc par la suite, l'exportation et l'innovation. C'est un élément qui contribue essentiellement à l'économie verte. Elle y est parvenue en attirant des investissements directs étrangers grâce à des lois efficaces sur le contenu local et en invitant les secteurs privé et public à coordonner leurs politiques. Comme nous le savons tous, l'incubation de la propriété intellectuelle et industrielle a joué un rôle déterminant dans la création de la base de son innovation.
Cela a été combiné à des politiques et à des points de vue à très long terme sur la manière dont la recherche et le développement devraient se développer, elle devrait investir dans l'éducation, et l'innovation technologique a été transformée en une base solide à l'intérieur du pays qui lui a permis de bénéficier d'un avantage comparatif considérable par rapport aux économies de base de l'OCDE, qui elles-mêmes se basaient sur des mesures de puissance très conventionnelles. En fait, elle cherchait des moyens de renforcer sa propre stratégie de tarification afin de générer des profits pour les producteurs et de réduire le coût de la vie pour les consommateurs. C'est essentiellement la base des contrats sociaux dans un certain nombre de pays différents, et au Canada, dans l'Union européenne, aux États-Unis, etc. Ce qui est intéressant à ce sujet, et cela en dit long sur la vision à long terme de la Chine et sa capacité à absorber les coûts, c'est qu'elle a pu transformer ce que l'Occident considérait comme des externalités économiques sur le plan des coûts sociaux, environnementaux et économiques, elle a pu les avaler pendant des décennies jusqu'à ce qu'elle puisse inverser les rôles et instrumentaliser les angles morts de l'Occident. Elle a été en mesure d'absorber les coûts irrécupérables dans le cadre de sa propre économie politique. Si l'on prend, par exemple, les dommages fondamentaux, les dommages écologiques causés par l'extraction de terres rares, cela montre essentiellement que la Chine est en mesure d'accepter un niveau assez élevé de perturbations ou de coûts pour monter en puissance. Donc, cette volonté d'accepter les coûts irrécupérables sur la voie de la production et de la reproduction du pouvoir est un modèle au cœur de la façon dont la Chine projette sa propre forme de pouvoir politique.
Au fur et à mesure qu'elle prenait plus de pouvoir, suivant le modèle d'une grande variété d'expansion du pouvoir, la Chine a commencé à chercher ailleurs des ressources pour maintenir sa propre consommation d'énergie, sa consommation matérielle et son ascension vers le pouvoir économique, avec un discours mondial qui pourrait renforcer sa position mondiale de leader paradigmatique. C'est ainsi que sont nées les nouvelles routes de la soi et le concept de la civilisation écologique. Elle a commencé à exploiter les échecs générés par l'ère de Bretton Woods, et en particulier les longues ombres des ajustements structurels qui ont eu lieu dans les années 1970, et dont certains pays du Sud souffrent encore. À partir de là, elle a commencé à élaborer des tactiques et des stratégies en fonction des politiques de piège de la dette. Ce faisant, encore une fois, elle avait pour but d'essayer d'avoir accès à plus de matériaux, à plus de formes d'énergie, à des endroits plus stratégiques, en particulier autour des ports et des routes fluviales, ce qui lui permettrait essentiellement de façonner l'avenir du commerce, des dépendances énergétiques et des flux de matériaux. Entre-temps, cela a ajouté une autre couche de pouvoir à la Chine, qui a été en mesure d'investir essentiellement dans sa propre capacité de diriger en ce qui concerne les changements de paradigme eux-mêmes.
Selon l'un des derniers rapports de l'Australian Strategic Policy Institute (ASPI), que je recommande à tout le monde de lire (je vous enverrai le lien après), aujourd'hui, la Chine est en tête dans environ 44 types d'innovations technologiques autour du développement industriel, y compris au Canada, et les États-Unis et l'Union européenne essaient de rattraper le retard. Les développements industriels ont placé la Chine en tête de peloton en ce qui concerne la révolution industrielle. Elle est aussi une chef de file en matière d'intelligence artificielle et de technologies énergétiques. À cet égard, elle est très forte dans le développement de technologies propres, ce qui relie ses intérêts pour obtenir et acquérir davantage de matières premières essentielles et sa capacité de tirer parti de la croissance économique découlant de sa capacité de transformation. Elle rejoint cela essentiellement par une approche de diplomatie d'influence en matière d'atténuation des changements climatiques, notamment pour démontrer comment elle est en tête de peloton pour ce qui est des efforts d'atténuation au pays, comment elle sera également en mesure de fournir aux pays vulnérables aux changements climatiques en ce qui concerne les biens publics mondiaux et comment elle est capable de démontrer que les États-Unis, l'Union européenne et les pays de l'OCDE ne tiennent pas leur promesse. Le but est donc de rivaliser avec les États-Unis et l'Europe pour ce qui est de la fourniture de biens mondiaux, encore une fois, pour tenter de créer ce discours mondial. Le fait est qu'il ne s'agit pas seulement d'un discours global creux, mais qu'il est en fait très efficace. La Chine est certainement la seule puissance mondiale qui est extrêmement rapide dans le développement et le déploiement de technologies propres sur son propre territoire. Elle s'en sert également pour livrer à d'autres pays. Mais comme je l'ai déjà dit, et c'est la partie où il faut aussi jeter un peu de lumière sur la Chine à cet égard, elle essaie toujours de s'aligner sur les sources d'énergie pour accroître sa base économique et faire concurrence aux États-Unis. Cela signifie qu'elle contribue fortement non seulement aux émissions actuelles, mais aussi à l'avenir des émissions et à l'engagement d'un certain nombre d'investissements dans les pays du Sud et qu'elle nous pousse essentiellement très rapidement au-dessus de la cible de 1,5 degré Celsius. Par conséquent, l'un des aspects les plus dangereux de la concurrence actuelle entre la Chine et les États-Unis, c'est que ce sont deux pays qui investissent massivement dans les technologies de géo-ingénierie, qui finiront par changer essentiellement la façon dont nous gérons la planète. Et nous ne savons pas quel genre d'avenir de la sécurité en découlera.
En comparaison, j'aimerais parler très brièvement du comportement de la Russie, parce que c'est particulièrement important. La Russie s'est dotée d'un récit sur les ruptures de civilisation. Il s'agit d'un récit sur le déclin de l'Occident, en particulier au cours des dernières décennies, selon lequel il génère une instabilité particulière pour le reste du monde, et pour retrouver le pouvoir et le stabiliser, il essaie de se débrouiller pour avoir des ressources partout. En réalité, ce que la Russie veut, c'est saisir l'occasion que crée l'instabilité pour se relever en tant que puissance géopolitique, sinon un poids lourd géopolitique, qui permet essentiellement d'avoir le même type de projection militaire et de projection du pouvoir économique politique que les États-Unis ou la Chine. Mais elle ne peut pas le faire parce qu'elle n'en a pas les moyens pour le moment. Le but est donc de tirer parti d'un certain nombre d'autres stratégies. L'une d'entre elles est d'essayer de tirer parti de sa capacité à utiliser l'énergie nucléaire dans la course mondiale aux technologies vertes et d'atteindre un certain nombre de pays du Sud et ses voisins afin de créer des dépendances malsaines sur la base du développement technologique. Cette stratégie est utile à la Chine, dont le niveau de développement des technologies nucléaires est relativement faible. Les partenariats se combinent donc également de cette manière. La Russie utilise également la diplomatie de la sécurisation. Elle a recours à des entreprises de mercenaires comme Wagner qu'elle envoie dans différents pays du monde pour tenter d'assurer la protection de la garde présidentielle d'un certain nombre de dirigeants africains. Elle est capable de distiller de l'information et des récits dans le contexte africain pour tenter de distiller ce récit sur les ruptures de civilisation, qui lui permettent de jouer un rôle dans la concurrence en matière d'accès aux ressources avec les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l'Union européenne, avec le Japon, la Corée du Sud, l'Australie.
C'est particulièrement vrai pour les matières premières critiques. Si je devais vous donner l'exemple de Madagascar, qui est habituellement un pays qui ne reçoit pas beaucoup d'attention et qui est pourtant très stratégique sur le plan des routes commerciales, c'est aussi très stratégique pour ce qui est de l'accès et de la richesse en ce qui concerne les minéraux critiques et d'autres types de ressources. Nous avons vu les activités des oligarques russes au moment des élections présidentielles. En 2018, par exemple, ils ont soutenu environ huit ou neuf candidats à la présidence, y compris l'ancien président et le président actuel, et en échange d'un effet de levier ou d'un effort pour soutenir ces candidats avec des sommes énormes, ils ont obtenu l'accès à des mines de chrome et à des permis de chrome dans le centre du pays pour un très petit investissement. Par exemple, ils ont négocié la production de la tonne de chrome à environ 70 $la tonne, à un moment où le chrome montait en flèche sur les marchés internationaux, et ils revendraient cela à des investisseurs chinois parce que Chrome est évidemment très important pour un certain nombre de secteurs différents de l'activité économique, y compris dans l'environnement des technologies vertes. Ce qui est intéressant dans ce modèle, que je voulais signaler, c'est la façon dont la Russie est capable d'utiliser des sommes d'argent relativement petites, qui ne viennent habituellement pas du Kremlin et qui ne peuvent donc pas être tracées en tant qu'investissements, mais qui génèrent de grands avantages en renversant la reddition de comptes, en inversant l'ordre politique, en minant la notion d'institutions démocratiques et en utilisant essentiellement le cycle économique et politique comme une occasion de semer l'ingérence.
Nous devons donc faire attention à la façon dont la Russie et, dans certains cas, la Chine, individuellement ou en association avec d'autres pays, tentent de cibler des moments précis d'élections et de déstabilisation politique pour essayer d'avoir accès à ces matières premières essentielles. Mais en essayant d'avoir accès à différents minéraux, ils utilisent aussi essentiellement leur intelligence de réseau, et leur accès à des élites et leur cooptation des élites pour essayer des stratégies de désinformation pour essayer de cimenter un modèle qui soutient la montée de dirigeants autoritaires qui n'ont pas de contenu idéologique, mais qui essaient essentiellement d'enfermer des distributions économiques et politiques qui favorisent quelques-uns au détriment du plus grand nombre, ce qui est exactement ce que disent beaucoup de sociétés civiles africaines, d'Amérique latine, d'Asie centrale et d'Indo-Pacifique disent : « Nous voulons plus de responsabilité démocratique, de transparence et d'autonomisation politique. » Ils se détournent du soi-disant système de l'ordre libéral occidental parce qu'ils estiment qu'il n'a pas tenu ses promesses. Mais en même temps, la Russie et la Chine projettent essentiellement une sorte d'illusion selon laquelle leur système ne fonctionnera qu'en cooptant des élites qui ont le bon type de marketing politique et d'affaires politiques, d'attitude économique, ce qui donne l'impression qu'ils appuient la démocratie, alors que c'est l'inverse.
Malcolm Brown : Olivia?
Olivia Lazard : Oui?
Malcolm Brown : Puis-je vous demander de conclure pour que nous puissions passer aux questions?
Olivia Lazard : Absolument. Le dernier commentaire que je ferai au sujet de la Russie et de la façon dont elle touche essentiellement aussi les pays du Sud, et dont nous devons y prêter une attention particulière, est que c'est une stratégie d'instrumentalisation de la rareté provoquée par les changements climatiques. C'est particulièrement vrai pour l'alimentation. C'est quelque chose qui se produira encore plus au cours des deux prochaines décennies; certains produits de base ou capitaux naturels, en particulier les aliments et l'eau, seront de plus en plus touchés, créeront de plus en plus d'instabilité, en particulier pour les pays du Sud, qui sont vulnérables aux changements climatiques, et ce type de vulnérabilité sera instrumentalisé dans cette notion de rivalité des systèmes. Cela montre comment la corruption et la prédation des élites peuvent être cooptées pour créer l'autoritarisme, et comment l'autoritarisme peut être transformé et vendu comme un moyen de lutter efficacement contre les chocs climatiques. Mais c'est en fait un discours complètement creux parce que dans le cas de la Russie, nous avons un pays qui essaie d'avoir accès à différentes ressources naturelles et qui agit comme sauveur. Par exemple, dans la guerre en Ukraine, elle essaie de saisir les semences, mais en même temps, elle distribue de l'argent aux pays avec lesquels elle veut créer des alliances. En réalité, c'est un intimidateur. Voilà le genre de discours ou d'hypocrisie qu'il faut mettre en lumière. Nous devons donc examiner les moyens de renforcer les bases de la société civile et les politiques industrielles dans les pays du Sud, l'atténuation des changements climatiques, surtout l'adaptation aux changements climatiques dans les pays du Sud, comme moyen systémique et levier d'action systémique pour essayer de stimuler l'autonomisation pour une distribution véritablement polycentrique du pouvoir, ce qui ira à l'encontre de l'objectif de la rivalité des systèmes et tentera de désamorcer en quelque sorte cette concurrence géopolitique.
Narration : L'École de la fonction publique du Canada organise des événements, des ateliers et des cours passionnants et instructifs sur la géopolitique et la sécurité nationale. Pour en savoir plus, contactez l'adresse courrielle suivante.
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