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Série sur l'exploration de l'énergie au Canada : Comparer les contextes énergétiques internationaux (FON1-V53)

Description

Cet enregistrement d'événement porte sur le contexte énergétique de la Chine, de l'Allemagne et de Cuba, alors que des spécialistes de ces pays exposent leurs stratégies, leurs histoires et leurs réalités.

Durée : 01:25:33
Publié : 23 juillet 2025
Type : Vidéo


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Série sur l'exploration de l'énergie au Canada : Comparer les contextes énergétiques internationaux

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Transcription : Série sur l'exploration de l'énergie au Canada : Comparer les contextes énergétiques internationaux

[Le logo de l'EFPC apparaît à l'écran]

[00:00:06 L'écran s'estompe et montre Debbie Scharf dans une fenêtre de discussion vidéo]

Debbie Scharf (Croissance propre, Bureau du Conseil privé) : Bonjour et bienvenue à l'événement d'aujourd'hui, « Comparer les contextes énergétiques internationaux ». Je m'appelle Debbie Scharf et, depuis trois ans, je suis sous-ministre adjointe du secteur des systèmes énergétiques à Ressources naturelles Canada, et je suis très heureuse d'animer l'événement d'aujourd'hui.

J'aimerais tout d'abord souligner que je m'adresse à vous depuis le territoire traditionnel non cédé du peuple algonquin Anishinaabe. Je tiens à exprimer ma gratitude aux générations passées et présentes de peuples algonquins, qui sont les premiers gardiens et gardiennes de l'espace que j'occupe. Je suis très reconnaissante d'être ici. Je reconnais que celles et ceux d'entre vous qui travaillent aujourd'hui ou qui nous regardent viennent de toutes les régions du pays et que, par conséquent, vous travaillez peut-être dans un territoire autochtone différent. Je vous invite à prendre un moment pour réfléchir au territoire sur lequel vous vous trouvez et à la relation que vous entretenez avec lui.

Une grande partie de l'histoire du Canada est liée à l'énergie, tant du point de vue de la prospérité économique que du point de vue de la fiabilité et de la stabilité des approvisionnements mondiaux. Cependant, notre pays est loin d'être le seul à dépendre de l'énergie comme ressource vitale… comme ressource nationale vitale. Comme le contexte énergétique mondial est en constante évolution, les priorités et les profils des autres nations évoluent également. Pour mieux comprendre le contexte énergétique du Canada dans un monde interrelié, nous devons regarder au-delà de nos frontières et tirer des leçons importantes de pays qui diffèrent de nous sur le plan régional et politique. Cette approche nous permettrait d'obtenir des perspectives importantes. Aujourd'hui, je suis donc très heureuse que des expert·es en énergie de Chine, d'Allemagne et de Cuba se joignent à nous pour discuter de la position unique de chaque pays dans le contexte énergétique mondial en pleine mutation. Nos participant·es mettront de l'avant les facteurs clés et les stratégies qui ont une incidence sur le contexte énergétique de chaque nation ainsi que la manière dont les citoyennes et les citoyens interagissent avec l'énergie au quotidien. Je suis donc très heureuse de pouvoir vous présenter notre excellent groupe d'intervenant·es.

[00:01:57 Philippe Rheault apparaît dans un panneau de discussion séparé]

Je vais commencer par Philippe Rheault, directeur de l'Institut de la Chine à l'Université de l'Alberta. Sa carrière a débuté dans le service diplomatique canadien, et il a passé 25 ans en Chine et en Asie, étant affecté cinq fois en Chine. Il a été directeur général… désolée, consul général du Canada à Chongqing et à Gwangju, et conseiller principal pour l'Asie auprès de deux ministres fédéraux du commerce international. Bienvenue, Philippe.

[00:02:25 Christine Wörlen apparaît dans un panneau de discussion distinct]

Voici Christine Wörlen, fondatrice du cabinet de conseil en énergie Arepo à Berlin et ancienne directrice du département des énergies renouvelables de l'Agence allemande de l'énergie, notre deuxième intervenante. Elle a également été chargée de cours à l'Université technique de Berlin sur les marchés solaires et les modèles commerciaux, et à l'Université des sciences appliquées, HTW Berlin, sur la gestion et l'évaluation de projets. Son entreprise actuelle met l'accent sur l'évaluation des politiques et des programmes énergétiques et climatiques dans le monde entier. La Dre Wörlen est spécialisée dans les politiques en matière d'énergies renouvelables et l'intégration des systèmes énergétiques, ainsi que dans les incidences économiques du déploiement des énergies renouvelables; bienvenue à Christine.

[00:03:01 Jorge Piñon apparaît dans un panneau de discussion séparé]

Enfin, voici Jorge Piñon, chargé de recherche principal à l'Institut de l'énergie de l'Université du Texas à Austin et ancien directeur d'UT Centre for International Energy and Environmental Policy, ainsi que de son programme énergétique pour l'Amérique latine et les Caraïbes. Il a également travaillé chez Shell et BP, et a été président d'Amoco Oil Mexico et d'Amoco Oil Latin America. Originaire de Cuba, il est coauteur de Cuba's Energy Future Strategic : Approaches to Cooperation et de Contemporary Cuba: The Post-Castro Area.

Je remercie nos trois invité·es de s'être joint·es à nous aujourd'hui. Sur ce, je crois que nous sommes toutes et tous impatient·es d'entendre ce que nos participants ont à dire. Je vais donc laisser la parole à Philippe pour commencer les présentations. À vous, Philippe.

Philippe Rheault (Directeur de l'Institut de la Chine à l'Université d'Alberta) : Merci, Debbie, pour cette aimable présentation et pour l'occasion qui m'est donnée de parler un peu de ce sujet très actuel et qui évolue rapidement. J'ai également hâte d'entendre les observations de Christine et de Jorge, mes co-panélistes. Nous avons toutes et tous beaucoup à apprendre aujourd'hui. Mais même si l'on s'en tient au seul sujet de la Chine, il y a beaucoup de choses à prendre en considération. Je vais donc faire de mon mieux pour couvrir une bonne partie du sujet au cours des dix prochaines minutes. Et pour ce faire, je pense que je vais me lancer tout de suite, si vous êtes d'accord.

Je vais commencer par deux ou trois remarques de mise en contexte. Je pense qu'il est important de dire d'emblée que, comme nous le verrons dans ma présentation, la Chine s'est clairement engagée dans la transition écologique et qu'elle est déjà une leader mondiale en matière de technologies propres et d'efforts de lutte contre le changement climatique. Par contre, comme toutes les autres grandes économies du monde, elle devra conjuguer ce rôle avec le défi du maintien de la croissance économique. Si nous examinons le fonctionnement du système de gouvernance chinois, il y a, dans les termes simplistes, une sorte de contrat social non écrit entre le Parti communiste chinois et les citoyens. Tant que la croissance économique est assurée et maintenue et qu'une qualité de gouvernance décente est également fournie, les citoyennes et les citoyens sont prêts à abandonner un peu de leur voix en termes de participation à la gouvernance du pays. Par conséquent, le Parti communiste va toujours s'efforcer de garantir un niveau minimum de croissance économique en Chine. Je pense que toutes les personnes d'entre nous qui suivent un peu ce qui se passe en Chine savent qu'en ce moment, l'économie chinoise est confrontée à des vents contraires et que ceux-ci sont exacerbés par les difficultés actuelles des relations entre les États-Unis et la Chine et par les droits de douane américains sur les exportations chinoises (inaudible). Je pense donc que l'engagement est clair, mais qu'il pourrait y avoir des obstacles en ce qui concerne le rythme auquel la Chine est capable de faire avancer certains de ses projets.

Le deuxième point à retenir dès le départ, c'est que la Chine n'est peut-être pas une leader dans tous les domaines de la technologie dans le monde. Il est certain qu'à l'Occident, nous sommes toujours en tête dans de nombreux domaines clés. Mais lorsqu'il s'agit de technologies propres et d'énergies renouvelables, la Chine est en position de pointe, et c'est une puissance majeure. Pour la Chine, il ne s'agit donc pas seulement d'essayer de réduire les émissions de carbone en tant que citoyen·ne mondial·e responsable, mais aussi d'une source de possibilités économiques pour la Chine afin qu'elle continue à occuper cette position de leader. Les autres pays doivent reconnaître cette réalité et chercher des moyens de coopérer avec ce qui est le leader mondial du secteur ou renforcer leur propre avantage concurrentiel et la projection de leur pouvoir de convaincre afin d'être un concurrent viable, et je pense que c'est un point important à garder à l'esprit pour le Canada et beaucoup d'autres pays occidentaux.

Le troisième point, qu'il est utile de garder à l'esprit lorsque nous examinerons un peu plus en détail cette question, est que la transition écologique renforce également la position de la Chine en matière de sécurité nationale d'une manière importante. La Chine est une grande économie, mais c'est aussi un importateur net d'énergie, ce qui constitue un problème d'approvisionnement critique tant pour l'économie que pour la sécurité nationale, et une grande partie de cette énergie passe par un très petit nombre de points de passage obligé. Par exemple, la majeure partie de l'énergie provenant du Moyen-Orient doit passer par le détroit de Malacca, qui est très vulnérable aux tensions géopolitiques, et une grande partie du reste de l'équation énergétique est fonction… Je parle maintenant des importations, et pas seulement de la production nationale, est fonction de leur dépendance à l'égard de la Russie en tant que fournisseur. Nous y reviendrons un peu plus tard, mais il est également important de se rappeler que toute cette rhétorique sur les partenariats illimités entre la Chine et la Russie n'est pas nécessairement une relation aussi confortable que nous pourrions le percevoir de l'extérieur. Il y a un peu de méfiance là-dedans, et la Chine sera certainement désireuse de se diversifier par rapport à la Russie. Elle préférerait ne pas dépendre trop de la Russie comme fournisseur clé d'énergie, même si elle est en mesure de forcer ce pays à fournir cette énergie à un prix très intéressant.

Je pense donc qu'il s'agit là de trois points très importants à garder à l'esprit lors de l'analyse du contexte. J'aimerais donc, au cours des sept ou huit prochaines minutes, vous présenter quelques-uns des principaux aspects de la situation énergétique en Chine. Normalement, je commencerais par l'offre, la consommation ou la production d'énergie, mais en fait, je vais commencer par la technologie, tout simplement parce que c'est un élément très important de ce qui se passe en Chine en ce moment. Alors, un petit tour d'horizon. En ce qui concerne les véhicules électriques, par exemple, la Chine est le plus grand producteur au monde. En 2024, elle a vendu 11,5 millions de VE, ce qui représente environ la moitié de ses ventes d'automobiles et pratiquement les deux tiers du total mondial des ventes de VE. Et… pour remettre les choses dans leur contexte, j'étais en Chine entre 2019 et 2023, j'ai vécu la COVID, les deux Michaels, beaucoup de questions bilatérales et mondiales très intéressantes se sont produites en même temps. Mais une chose qui est pertinente pour ce panel particulier est que lorsque je suis arrivé en 2019, on pouvait déjà voir que cette tendance à l'électrification des véhicules se produisait en Chine, qu'elle se produisait rapidement et qu'elle se produisait bien, au point que lorsque j'ai quitté la Chine pour le Canada en 2023, lorsque je me déplaçais en ville, je remarquais des véhicules à moteur à combustion interne. Ce sont ceux qui attireraient réellement mon attention. Je pense qu'il est juste de dire qu'au Canada et dans la plupart des pays occidentaux, bien que les VE soient de plus en plus répandus, nous remarquons toujours un VE sur la route, alors qu'au Canada… en Chine, vous remarquez déjà les véhicules à moteur à combustion sur la route parce que les VE sont si répandus. Il s'agit de 11,5 millions de nouveaux véhicules par an. C'est un chiffre stupéfiant en termes de production. 62 % des VE dans le monde sont désormais chinois. Et bien sûr, en ce qui concerne les batteries, la Chine est encore plus dominante parce que certains des producteurs occidentaux de VE s'appuient également sur la production et la technologie chinoises en matière de batteries.

Je le mentionne de manière anecdotique, mais en termes de chiffres, l'adoption nationale est assez élevée. En fait, 50 % des nouvelles ventes de véhicules en Chine en 2024 seront des véhicules électriques. L'adoption est également facilitée par des initiatives telles que des incitations, comme la réduction des périodes d'attente pour les plaques d'immatriculation et certaines mesures incitatives fiscales en termes d'immatriculation, etc., et il ne s'agit pas seulement de la consommation intérieure, mais aussi des exportations. Quatre millions de VE ont été exportés à l'étranger, y compris… et vous pourriez trouver cela intéressant, cela va changer dans les années à venir, mais plusieurs centaines de milliers de VE ont été expédiés au Canada au cours des deux dernières années. Nous ne le savons pas parce que ce sont des voitures Tesla. Aux États-Unis, en raison de la structure des incitations, les véhicules Tesla vendus aux États-Unis sont en fait fabriqués aux États-Unis, mais les véhicules Tesla vendus au Canada jusqu'à récemment étaient admissibles aux remboursements verts même s'ils étaient fabriqués en Chine. Les voitures Tesla que nous avons achetées au Canada ont donc été fabriquées à Shanghai. C'est quelque chose à laquelle nous n'avons peut-être pas pensé. C'est assez intéressant. Ces exportations se poursuivent. La Chine est à la pointe de l'innovation.

Il est également important de noter qu'il est facile d'ignorer une partie de ce succès et de dire que la réussite de la Chine dans le secteur des véhicules électriques est attribuable à d'importantes subventions de l'État, du fait de prendre à la légère la propriété intellectuelle au fil des ans avec l'Occident, etc. Cela a pu être vrai dans le passé et il y a certainement encore un certain soutien de l'État, mais ayant rencontré certains des leaders de l'industrie en Chine au fil des ans, je peux vous dire que ces gens sont… ce sont des scientifiques, des entrepreneur·es acharné·es à l'image de Steve Jobs ou de Jeff Bezos, et attribuer simplement leur succès à des facteurs externes qui ne prennent pas en compte les atouts qu'ils ou elles apportent est un peu myope. Nous devons donc être très conscient·es de tout cela. Que nous voulions travailler avec ces personnes ou leur faire concurrence, nous devons être conscients de la dynamique qui existe là-bas. D'accord, c'est assez sur les VE, mais cela vous donne une idée de la direction du marché.

En ce qui concerne la production d'électricité, la Chine est de loin le plus grand producteur d'électricité au monde, elle a donc un appétit vorace. Il est intéressant de noter que l'empreinte énergétique de la consommation d'électricité par habitant en Chine est désormais supérieure à la consommation par habitant dans l'Union européenne, ce qui est surprenant. Dans l'ensemble, je pense qu'à court et moyen terme, pour être honnête, la solution à la dépendance de la Chine à l'égard du charbon sera plus de charbon, mais du charbon plus propre. Il s'agit donc d'une bonne nouvelle dans la mesure où la plupart des nouvelles centrales au charbon dont nous entendons parler et qui sont mises en service en Chine sont en fait beaucoup plus propres que les anciennes. Il s'agit donc d'une amélioration à bien des égards. Aussi, en simplifiant à l'extrême par souci de temps, la Chine fait un pari. Le pari est que leur leadership et le rythme de l'innovation en matière de technologies propres, pas seulement les VE, mais aussi l'énergie solaire, les réseaux intelligents, etc., seront tels que dans dix ans, ces technologies seront non seulement concurrentielles en termes de coûts, mais aussi avantageuses en termes de coûts par rapport aux sources d'énergie traditionnelles. Et en attendant, pour assurer la croissance économique continue dont je parlais, on va continuer à s'appuyer sur le charbon. Je pense donc que le pari est le suivant : oui, nous avons encore une forte intensité de carbone, disons jusqu'en 2030 ou 2035, mais si nous envisageons 2060, le charbon aura presque disparu et nous serons proches de l'objectif zéro. C'est un argument crédible, mais j'ajouterais qu'il existe des facteurs structurels susceptibles de créer des frictions. Certaines centrales électriques au charbon appartiennent à des entreprises d'État. Elles ne sont pas réparties uniformément entre les régions. Il y a aussi beaucoup de dirigeant·es d'entreprises qui ont… qui sont parties prenantes du statu quo. Cela ne se fera pas en ligne droite, mais il suffit de regarder le prochain plan quinquennal de la Chine, qui sera publié dans un an environ, pour avoir une idée du sérieux avec lequel la Chine s'efforce d'atteindre cet objectif.

L'autre chose que je mentionnerai très rapidement, et je pense que je l'ai déjà mentionné, mais même dans le cas de la production d'électricité, lorsque la Chine développe ces technologies et les énergies renouvelables, il ne s'agit pas seulement d'une valeur ostentatoire ou d'apporter une contribution mondiale, il s'agit d'être l'acteur mondial dominant dans des technologies qui sont extraordinairement pertinentes. Je pense donc avoir fait le tour de la question du charbon. Nous parlerons un peu plus tard de géopolitique, mais il est intéressant d'examiner également l'empreinte extérieure de la Chine. Sur le plan de la sécurité nationale, elle est très dépendante du Moyen-Orient et de la Russie, et elle sera très désireuse de trouver des moyens de se diversifier par rapport à ces deux sources. Il pourrait s'agir d'une possibilité pour le Canada. Notre institut s'est penché sur ce qui s'est passé depuis la mise en service du TMX, l'oléoduc Trans Mountain. Contrairement aux attentes de beaucoup de gens, on s'attendait à ce que le pétrole qui allait atteindre le Pacifique finisse dans les raffineries californiennes. Mais en fait… après un an, la majorité va en Asie et la majorité de cette majorité va en Chine à un delta beaucoup plus élevé en termes de prix par baril, et cela a même un effet secondaire sur le prix que les Américain·es doivent payer pour leur pétrole que nous envoyons directement au sud, donc il y a des dynamiques très intéressantes qui se produisent ici. Et en tant que pays qui partage les frontières avec 14 pays voisins et se trouvant dans un voisinage assez instable, dépendant d'un petit nombre de prestataires et vulnérable aux sanctions américaines contre certains de ces fournisseurs, je pense que le Canada peut être une solution de rechange très intéressante de ce point de vue.

Il y a encore beaucoup de choses dont je pourrais parler, Debbie, mais je pense que je suis déjà proche de la fin. J'ai donc délibérément sauté quelques remarques, sachant que nous aurons probablement l'occasion d'y revenir lors de la séance de questions-réponses. Si vous êtes d'accord, je vous repasse la parole.

Debbie Scharf : Incroyable, et merci, Philippe. J'apprécie vraiment vos remarques, et je pense que vous avez abordé quelques thèmes sur lesquels nous reviendrons par la suite, en particulier certaines interdépendances entre nos deux pays et certains des éléments habilitants dont on aura besoin pour mettre en place un système énergétique et une décarbonisation réussis, comme vous l'avez mentionné. La croissance économique est nécessaire, il y a des questions liées à la géopolitique et à la sécurité énergétique, et donc des thèmes très importants pour la Chine et pour le Canada. Je vous en remercie. Sur ce, je pense que je vais maintenant laisser la parole à Christine pour qu'elle fasse quelques remarques de son point de vue. Alors, à vous.

Christine Wörlen (fondatrice du cabinet de conseil en énergie Arepo, Berlin) : Merci, Debbie, et ce que vous dites sur la Chine est très intéressant et passionnant, Philippe. Je me réjouis d'ores et déjà de la discussion. De notre point de vue, nous faisons souvent les mêmes observations. Mais je vais d'abord vous présenter un peu le paysage énergétique de l'Allemagne.

Vous savez toutes et tous que l'Allemagne est un tout petit pays situé au cœur de l'Europe, qui compte 85 millions d'habitant·es et dont la taille équivaut à celle de la province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador. Trois de vos provinces sont plus petites que notre pays tout entier, mais le reste de vos provinces, chaque… chaque province est plus grande que l'Allemagne, pour vous donner une idée des dimensions géographiques. En outre, en termes de politique énergétique, l'Allemagne se trouve dans la situation d'une province canadienne plutôt que dans celle d'un pays tout entier, car en Allemagne, une grande partie de notre politique énergétique est influencée par l'Union européenne, tout comme au Canada, les provinces ont un droit de regard considérable sur leurs propres politiques énergétiques et le type de conditions-cadres est élaboré à Ottawa. L'Allemagne, en termes de politique énergétique, d'autonomie, est comparable à une province canadienne. Une grande partie de notre politique est élaborée en Europe. Elle touche des objectifs climatiques ainsi que des réglementations commerciales du secteur de l'énergie, en passant par les réglementations sur les produits et les règles, la manière dont les gouvernements peuvent distribuer des subventions et ce qui est conforme ou non au droit de la concurrence de l'Union européenne. Il s'agit donc d'une influence très importante sur la politique énergétique allemande. Pourtant, même sans cette grande arrière-cour qu'est l'Europe, nous sommes aujourd'hui la troisième économie du monde, et notre économie est relativement gourmande en énergie. Nous avons beaucoup d'activités dans les secteurs de l'automobile, de la fabrication industrielle, de la fabrication de machines, de la chimie et de la pharmacie.

Toutes ces industries consomment beaucoup d'énergie, et nous n'en avons pas, car, par nature, nous sommes un pays très pauvre en ressources. Nous dépendons traditionnellement du bois depuis le cinquième siècle. Nous exploitons le charbon, mais nous ne disposons pas de grands et bons gisements de charbon. Notre charbon de bonne qualité est enfoui profondément dans le sol, et nous avons en fait cessé de l'exploiter parce qu'il peut aussi devenir très cher et qu'il se trouve si profondément enfoui. De mon vivant, l'industrie n'était pas compétitive sur le plan économique. Nous avons des mines à ciel ouvert, mais le charbon qui en sort n'est pas très bon. Son pouvoir calorifique est faible, et sa teneur en soufre est élevée, de sorte qu'il produit beaucoup de pluies acides. Nous dépendons encore beaucoup du charbon, mais même le charbon doit être importé. Nous devons importer toute notre essence et la majeure partie de notre gaz naturel. Jusqu'à très récemment, nous avons entretenu une relation très malsaine avec la Russie à cet égard, mais nous nous en sommes considérablement détournés, pas complètement malheureusement, mais c'est une question compliquée, et je pense que nous allons en parler plus tard, mais le charbon est vraiment l'épine dorsale traditionnelle du secteur de l'énergie en Allemagne et a également été le moteur de notre révolution industrielle. Ce n'est que dans les années 1970 que l'énergie nucléaire a été un peu développée. Les Allemand·es n'aimaient pas du tout l'énergie nucléaire, ce qui est, si l'on considère la question d'un point de vue global, très particulier à l'Allemagne. Ce n'est pas quelque chose que les autres pays peuvent comprendre. Même nos voisins européens ne le comprennent pas. Historiquement, ce fait est lié à la Seconde Guerre mondiale, après laquelle nous avons été désarmés, et l'énergie nucléaire en Allemagne a toujours eu la connotation de l'armement nucléaire. Dans les années 1970, il y a donc eu un grand mouvement de contestation de ce point de vue. Les gens avaient également peur des accidents nucléaires. Enfin, les gens étaient également conscients du fait que le nucléaire laisse une grande quantité de déchets dangereux, et que nous n'avons pas de moyen de les éliminer en Allemagne.

Nous disposons d'un processus pour trouver un dépôt de déchets nucléaires, mais ce processus est vraiment compliqué, parce que le pays est petit et que nous avons tant d'habitants, que l'on prévoit déjà qu'il durera jusqu'en 2070, seulement pour le processus de repérage d'un site pour ce dépôt nucléaire. Et par la suite, nous ne pourrons que commencer les processus d'autorisation et de construction. Nous sommes donc très, très, très loin d'un quelconque gisement nucléaire. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'un des gouvernements précédents a décidé de sortir progressivement du nucléaire, parce qu'il ne savait tout simplement pas où mettre les déchets. La dernière centrale nucléaire d'Allemagne a également été fermée. Nous n'avons pas construit de nouvelle centrale nucléaire depuis 1985 parce qu'en 1986, l'accident de Tchernobyl a fortement ébranlé une grande partie du pays. Aucune centrale nucléaire n'a donc été construite. En fait, l'élimination progressive du nucléaire n'a été définitivement décidée qu'après l'accident de Fukushima en 2011. C'est donc… une indication de la manière dont le public allemand enregistre ces accidents, en prend note, et influence également les décideurs démocratiques de leur volonté et dit, non, non, nous ne voulons plus de cela. Après 1986, nous avons donc recommencé à ajouter des centrales au charbon à nos réseaux, mais les gens n'étaient pas satisfaits et ont commencé à chercher des solutions de rechange. Dans les années 1970, lorsque j'allais à l'école, mes professeurs m'ont dit que 4 % de l'énergie en Allemagne était renouvelable. Nous ne pouvons pas… nous ne sommes pas en mesure de faire plus. Nous n'avons pas les ressources nécessaires.

Mais depuis la mise en place de réglementations intelligentes, nous avons une énorme expansion de l'énergie éolienne et solaire. Le développement technologique de l'énergie éolienne, en particulier dans les années 1990 et au début des années 2000, et de l'énergie solaire photovoltaïque au début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui, nous a mis dans une position où même nous, en tant que pays enclavé… plus ou moins enclavé ou pays avec un très petit littoral et une très mauvaise qualité de soleil et de vent, sommes capables de produire 60 % de notre électricité à partir d'énergies renouvelables. Cela ne faisait pas partie du domaine du possible lorsque j'ai commencé à travailler dans la politique énergétique, mais nous y sommes et nous devrions célébrer un peu ce moment. Nous nous réjouissons d'avoir atteint ce stade, mais le chemin à parcourir est encore long, car nous voulons être neutres en carbone d'ici 2045, ce qui signifie que nous ne voulons pas produire plus d'émissions que nous n'avons de puits de dioxyde de carbone. Cela signifie que nous devons maintenant décarboniser systématiquement non seulement notre secteur énergétique, mais aussi nos secteurs du transport de chaleur et de l'industrie. Pour le secteur des transports, Philippe a déjà parlé de la solution. La Chine a en fait décidé pour nous que nous allions également opter pour des véhicules électriques. Il y a eu une très longue discussion entre les entreprises allemandes de fabrication des voitures et le gouvernement allemand, je serais heureuse d'en parler davantage, mais nous avons soudain compris que si la Chine décidait de passer à l'électricité, nous devions également le faire, tout simplement parce que les entreprises de fabrication des automobiles allemandes sont également très dépendantes du marché chinois. Pour les transports, l'électrification est donc la voie à suivre.

Le secteur du chauffage est très important, car l'Allemagne est un pays où il fait relativement froid. Nous avons le chauffage dans chaque maison, ce qui n'est pas le cas dans le sud de l'Europe par exemple, mais nous avons… nous en avons besoin. De nombreuses maisons sont chauffées au mazout ou au gaz naturel. Le gaz naturel a été mis en place… nous n'avons pas beaucoup de réseaux de gaz naturel dans les villes où le gaz naturel est acheminé par un tuyau jusqu'à la maison. Mais bien sûr, cela émet également du dioxyde de carbone, et nous devons donc également décarboniser le secteur du chauffage. Nous avons mis en place un processus dans le cadre duquel chaque municipalité est invitée à présenter un plan de chauffage municipal. Le plan devrait clairement indiquer quelle est la technologie adaptée à l'endroit concerné pour produire de la chaleur et du confort domestique sans émissions de dioxyde de carbone. Et la plus grande énigme non résolue à ce stade est, encore une fois, notre secteur industriel. Nous avons des industries comme les cimenteries, les aciéries, mais aussi les raffineries ou les usines chimiques qui émettent du dioxyde de carbone, non seulement en raison de leur consommation d'énergie, mais aussi de leurs procédés. Par exemple, les cimenteries émettent du dioxyde de carbone qui est en fait lié à la calcite utilisée comme matière première. Nous sommes en train de développer et de concevoir des solutions pour ces secteurs, et l'une d'entre elles sera l'hydrogène. Nous avons un projet très ambitieux d'expansion de notre réseau de transport d'hydrogène en Allemagne et dans toute l'Europe. Nous avons l'intention de produire de l'hydrogène au niveau national, mais nous devrons également importer de l'hydrogène en grande quantité depuis d'autres pays, notamment le Canada. Mais nous mettons en place également de nombreuses initiatives en Afrique et dans d'autres pays du Sud.

Le discours public en Allemagne est un peu tendu ces jours-ci parce que, comme dans beaucoup d'autres pays, nous avons beaucoup de mouvements populistes qui sont contre tout. C'est facile à dire. Quelques échecs de communication du dernier gouvernement ont rendu plus difficile l'obtention d'un large consensus sur la manière de changer, par exemple, le chauffage de nos maisons, et nous risquons de perdre un élan politique et démographique important en faveur de la transition énergétique. Cette situation n'est pas agréable, car elle ne changera pas grand-chose. Un gouvernement qui met fin à certaines de ces réglementations favorables freinera quelque peu l'expansion des énergies renouvelables et d'autres facteurs qui conduisent à une modification de l'empreinte carbone. Mais globalement, comme Philippe y a fait allusion, les voies technologiques sont définies à un point tel que la politique gouvernementale n'est pas en mesure de faire grand-chose. Le grand risque de cette politique gouvernementale est toutefois de perdre la marge de manœuvre et le leadership technologique, et c'est à ce niveau que nous avons actuellement cette discussion. Il faut quelle vitesse ou quel ralentissement dans la transition énergétique? Nous reconnaissons qu'il s'agit d'un changement important dans les conditions de vie de chaque personne, mais nous aimerions parvenir à une situation où cela ne se traduirait pas par un changement important dans les factures d'énergie de chacun, et c'est à ce niveau que la question est actuellement débattue. Je peux vous parler de bien d'autres choses, y compris de questions liées au commerce mondial ou de questions nationales. J'attends avec impatience la suite de la conversation.

Debbie Scharf : Merci beaucoup, Christine, c'est très intéressant. J'espère que nous pourrons reprendre plus tard le thème des coûts de l'énergie. Il s'agit d'une question importante au Canada en ce qui concerne la transition. J'aimerais donc avoir votre point de vue à ce sujet un peu plus tard, pour savoir comment la population allemande perçoit cette situation et comment le gouvernement la gère. Mais avant de passer aux questions, c'est au tour de Jorge. Nous allons donc lui laisser la parole pour qu'il nous fasse part de quelques remarques de son point de vue. Ensuite, j'attends avec impatience notre séance de questions-réponses.

Jorge Piñon (chercheur principal à l'Institut de l'énergie de l'Université du Texas à Austin) : Merci, Debbie, ainsi qu'à Christine et Philippe pour leur participation à la présentation.

Au cours de la première moitié du XXe siècle, Cuba était l'un des trois premiers pays producteurs et exportateurs de sucre au monde, avec trois à cinq millions de tonnes par an. Mais en 2002, le gouvernement cubain a décidé de rationaliser son industrie sucrière et a démantelé et fermé la moitié de ses 156 sucreries réparties sur l'ensemble de l'île. À la suite de l'effondrement de l'Union soviétique et de la fin de l'accord de troc de sucre contre du pétrole que Cuba avait conclu avec la Russie, Cuba a décidé à l'époque que la production de sucre avoisinerait les 700 000 tonnes, juste ce qu'il fallait pour répondre à la demande intérieure. Alors que la saison de broyage pour 2025 s'achèvera ici dans les prochains mois, pour la première fois depuis le XIXe siècle, la production annuelle de sucre de Cuba tombera en dessous de 300 000 tonnes métriques, avec seulement 25 moulins en activité. En fait, pour la deuxième année, cette année et l'année dernière, Cuba devra importer du sucre pour répondre à sa demande intérieure. Permettez-moi d'en parler pendant une minute. Cuba devra importer du sucre pour répondre à sa demande intérieure. Depuis des générations, le sucre est le moteur de la croissance économique de l'île. Je me souviens de ma grand-mère qui mettait deux cuillères à café de sucre dans son café, elle prenait aussi une cuillère à café supplémentaire qu'elle mettait dans la soucoupe et elle disait, (parle en espagnol), « Sans sucre, il n'y a pas de pays » On peut donc montrer que l'effondrement de l'industrie sucrière à Cuba, c'est très important. Pourquoi parler de la canne à sucre dans une conférence sur l'énergie? Il se trouve que la canne à sucre est aujourd'hui un combustible énergétique. La canne à sucre ne produit pas seulement du sucre et de l'alcool, mais aussi de l'éthanol carburant. Elle peut alors produire de l'électricité en utilisant la biomasse.

Il n'y a pas de meilleur exemple de la biodiversité de la canne à sucre que le Brésil. L'ensemble des produits brésiliens (éthanol, sucre, biomasse) représente environ 31 % de la combinaison mondiale totale de ces produits. En fait, au Brésil, les constructeurs automobiles ne produisent aujourd'hui que des véhicules fonctionnant à 100 % à l'éthanol. En fait, il n'existe plus aujourd'hui au Brésil d'automobiles pouvant fonctionner à l'essence. 22 % de l'énergie utilisée pour le transport au Brésil est de l'éthanol carburant et 8 % de l'électricité produite au Brésil provient de la canne à sucre. Dans le cadre de l'Accord de Paris, Cuba s'est engagé à produire 24 % de son électricité à partir de sources renouvelables d'ici à 2030. Sur ce total, 755 mégawatts d'électricité devaient être produits à partir de la canne à sucre, ce qui représentait 35 % de l'objectif de 2030 en matière d'énergies renouvelables. Vous voyez maintenant pourquoi je concentre mon introduction sur la canne à sucre, car il est certain que la direction n'est pas très bonne. La canne à sucre et les terres agricoles de Cuba ont été abandonnées. Je veux dire par là que des moulins à sucre vieux de plus de 60 ans sont en panne. Ils sont technologiquement obsolètes et inefficaces. En fait, les exemples que j'ai sont parfaits pour Philippe et j'attends avec impatience son commentaire, car les trois projets clés de Cuba dans le domaine des énergies renouvelables sont tous des projets chinois. En 2012, le peuple cubain a commencé à construire une installation de biomasse de 62 mégawatts qui a coûté 186 millions de dollars dans la sucrerie Ciro Redondo. Ce projet a reçu un financement chinois, a été réalisé avec la technologie chinoise et avec l'aide du personnel chinois. Cette installation est aujourd'hui inutilisée. Cela ne fonctionne pas. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas de canne à sucre. Comment les personnes souhaitant investir peuvent-elles venir à Cuba et investir dans la construction de 750 mégawatts de production de biomasse s'il n'y a pas d'industrie sucrière?

Je parle de la canne à sucre parce que c'est une image miroir des défis du secteur de l'électricité à Cuba, reflétant deux choses : la mauvaise gestion et ce qu'un système économique centralisé peut faire. En fait, Philippe, le président de Cuba, Miguel Diaz-Canel, a été très transparent lorsqu'il est revenu de Chine en novembre 2022 après avoir rencontré ses homologues chinois, notamment le président Xi, et il est revenu avec un message très fort, un message très fort qui, en fait, pour la première fois, a été publié dans toute la presse cubaine, et je vais le lire parce que vous devez écouter ce que Diaz-Canel dit, ce que les Chinois et les Chinoises lui ont dit. Le président Xi lui a prévenu qu'un engagement doit être respecté, y compris la manière dont nous faisons bien les choses, dont nous profitons des possibilités, dont nous sommes efficaces, dont nous ne gaspillons pas les ressources, dont nous veillons à ce que les investissements aient un rendement adéquat. Il a également prévenu que nous devions faire preuve de plus en plus de sérieux et d'efficacité en ce qui concerne le projet que nous proposons et continuer à développer la coopération. Nous devons faire preuve de plus de rigueur et de professionnalisme, surtout lorsque nous travaillons avec des ami·es qui nous soutiennent. Nous devons travailler avec un sens de l'engagement et de l'éthique qui les aide à éprouver de la confiance dans ce que nous faisons. C'est le discours que Xi et la délégation chinoise ont tenu auprès de la délégation cubaine : « Mettez de l'ordre dans votre maison, rassemblez vos affaires, car notre patience est à bout ».

D'ailleurs, le gouvernement cubain a étudié de manière exhaustive le modèle vietnamien. En 1986, comme vous le savez, le Viêt Nam a mis en œuvre la réforme agricole Đổi Mới, qui consistait essentiellement à décentraliser le secteur agricole, ce qui a permis au Vietnam de devenir l'un des trois premiers producteurs et exportateurs de riz au monde. Soit dit en passant, et nous parlerons de l'embargo américain plus tard, cela s'est passé pendant un embargo sanctionné par les États-Unis qui a duré 20 ans, de 1975 à 1996. Le réseau électrique cubain est défaillant, structurellement défaillant, et il menace le développement social et économique de l'île. Et maintenant, il menace la stabilité politique du pays. Le rapport (inaudible) de ce matin, le rapport du monopole cubain de l'énergie, montre qu'il y avait une demande de 3 800 mégawatts, une disponibilité de 1 850 mégawatts, et que Cuba est aujourd'hui confronté à un déficit de 2 000 mégawatts. 50 %, moins de 50 %, du secteur électrique thermique fonctionne. Ainsi, ce soir, entre huit et seize heures, les Cubaines et Cubains seront privés d'électricité, et cela se produit tous les jours. En fait, hier pour la première fois, Granma, le journal national, a publié un article d'une page entière, suivi d'une émission de télévision nationale, avertissant les gens de ce qu'ils essaient de faire cet été, de l'énergie solaire, des nombreux projets en cours, mais il avertit déjà les gens de ce qui va se passer cet été. À Cuba, nous avons toujours des mois de juin, juillet et août où la température de la mer est de 35, 37, voire 40 degrés, et nous avons aussi la saison des ouragans. La situation du gouvernement devient donc très, très critique, au point qu'il prévient les gens de ce qui se prépare. Tout d'abord, on n'a jamais fait cela auparavant. Il n'existe pas de solution à court terme aux problèmes structurels de production d'électricité à Cuba. Beaucoup de ces centrales ont plus de 40 ans. Elles n'ont fait l'objet d'aucun investissement ni d'aucune maintenance opérationnelle. La production décentralisée est en train de s'effondrer. L'une des seules bonnes histoires, d'ailleurs, est celle du gaz naturel, qui est géré par une entreprise canadienne. Energas est une coentreprise entre la compagnie pétrolière cubaine et Sherritt, qui représente aujourd'hui environ 10 % de la contribution à l'énergie électrique, mais c'est une contribution fiable. C'est donc une bonne nouvelle. Mais pour reconstruire et recapitaliser le système électrique cubain, il faudra entre trois et cinq ans et entre huit et dix milliards de dollars américains. Il y a deux obstacles : le temps et l'argent. Pour surmonter ces obstacles, les États-Unis doivent faire deux choses. Je veux dire, je suis désolé, les Cubaines et les Cubains doivent faire deux choses. Tout d'abord, on doit décentraliser notre économie. Ils ne peuvent pas continuer ainsi. Deuxièmement, ils doivent travailler avec Washington et régler l'embargo et les restrictions économiques et financières imposées à Cuba.

Ce qui est intéressant (inaudible), après le Mexique, le Canada est l'un des deux seuls pays de l'hémisphère occidental à avoir maintenu des relations ininterrompues avec Cuba après la révolution de 1959, le Canada et le Mexique. Le Canada entretient aujourd'hui avec Cuba d'importants échanges dans les domaines de l'exploitation minière, de l'énergie et du tourisme, et je pense, comme beaucoup d'entre nous d'ailleurs, que le Canada pourrait certainement jouer un rôle. Cuba a perdu une énorme possibilité lorsque le président Obama a ouvert la fenêtre… pardon, pas une fenêtre, a ouvert une porte à Cuba et que le gouvernement cubain a décidé de ne pas saisir l'occasion. Certains pouvoirs à Cuba, en particulier au sein des forces armées, qui contrôlent le tourisme et d'autres activités, ne veulent pas de la décentralisation de l'économie. Mais encore une fois, mon exemple du sucre est qu'il représentait 750 mégawatts. Il représentait 35 % des objectifs de Cuba pour 2030 en matière d'énergie renouvelable, et on ne voit rien à ce sujet. Un autre projet mené par le gouvernement chinois est un parc éolien de 50 mégawatts, d'une valeur de plus de 100 millions de dollars. Ce projet fonctionne. C'est en cours. Le gouvernement chinois y travaille depuis plus de 15 ans, et le projet n'est toujours pas terminé. La Chine travaille donc avec le vent. Elle travaille avec l'énergie solaire. Et elle travaille avec la biomasse. Nous ne pouvons donc pas blâmer l'embargo, d'ailleurs, et le gouvernement cubain est très intelligent dans ces cas-là. Il n'accuse pas l'embargo parce que celui-ci n'a d'incidence sur aucun de ces trois projets clés. L'été s'annonce très chaud, 95, 97 degrés F. Les ouragans, d'ailleurs, arrivent. On prévoit déjà qu'il y aura quatre ouragans majeurs cette année, et la présentation faite hier soir à la télévision nationale a été, pour moi et pour beaucoup d'entre nous qui avons parlé ce matin après l'avoir vue, extrêmement choquante. Pour la première fois, on est averti de ce qui nous attend.

Il y a donc beaucoup de choses à dire. J'aimerais avoir une rétroaction sur ce que fait la Chine sur les raisons de sa présence à Cuba, sur le Canada, sur le rôle qu'il a à jouer, et sur le rôle de l'embargo — est-ce réel ou non? Merci, Debbie et les autres panélistes, j'ai hâte de participer à la conversation.

Debbie Scharf : D'accord. Merci beaucoup, Jorge. C'est vraiment fascinant d'entendre certaines des choses que vous dites parce que l'une des choses que je remarque toujours au Canada, c'est que nous tenons notre sécurité énergétique pour acquise. Je ne me souviens pas à quelle époque de l'histoire il était possible de ne pas allumer l'interrupteur de sa maison et de ne pas avoir d'électricité, ou d'aller à la station-service et de ne pas avoir d'essence à mettre dans sa voiture. Ainsi, en tant que Canadiennes et Canadiens, je pense que nous tenons presque notre sécurité énergétique pour acquise parce que nous n'avons jamais eu à nous en préoccuper. Il s'agit donc d'une dynamique très différente au Canada, que l'Allemagne et Cuba ont connue de manière très différente. Je dirais que c'est presque le cas, qu'il s'agisse de gaz naturel à Cuba, d'hydrogène en Allemagne ou de pétrole en Chine, le Canada fournit en fait une énergie sûre à d'autres gouvernements. Cela montre bien, je pense, l'intersection entre les pays, le Canada et certains des pays dont nous parlons aujourd'hui. Nous reviendrons sur certains de ces thèmes dans les questions. Je vous remercie donc pour ces trois présentations.

Il y a tant à dire, mais je vais commencer par reprendre le sujet de la Chine, là où Jorge s'est arrêté, mais plutôt dans une perspective Canada-Chine-États-Unis. Ici, au Canada, la dynamique canado-américaine est bien sûr au centre des préoccupations de toutes les personnes canadiennes. Ces pays ont toujours été amis et voisins, et ces liens commerciaux, y compris dans le domaine de l'énergie, sont en train de changer fondamentalement avec les Américaines et Américains, et cela se produit à un moment où la Chine devient une destination plus importante pour les exportations énergétiques canadiennes, Philippe, comme vous l'avez mentionné, plus de pétrole sortant de l'oléoduc Trans Mountain vers l'Asie et la Chine, puis vers les États-Unis, et donc la Chine émerge sur le terrain. Bientôt, nous aurons d'importantes quantités de gaz naturel liquéfié (GNL) sur la côte ouest du Canada, également destinées à l'Asie. J'aimerais donc connaître votre point de vue sur la manière dont le Canada devrait équilibrer ses partenariats avec les États-Unis dans le domaine de l'énergie conventionnelle et les possibilités croissantes avec la Chine. J'aimerais donc entendre vos réflexions à ce sujet.

Philippe Rheault : Merci, Debbie. C'est une question très actuelle. Je pense qu'il s'agit d'une question qui préoccupe de nombreuses personnes. Et avec le nouveau gouvernement que nous avons maintenant au Canada, le nouveau Premier ministre, je pense, a clairement dit à plusieurs reprises qu'il s'attendait à ce que le Canada devienne une superpuissance énergétique. Je pense qu'il reste à voir ce que cela signifie dans le détail. Mais cela ouvre certainement la voie à une réflexion renouvelée sur ces questions. Si je peux me permettre, je voudrais peut-être reformuler ou recadrer la façon dont vous avez abordé la question. Je pense qu'il ne s'agit pas vraiment d'équilibrer l'un par rapport à l'autre. Pour le Canada, il s'agit plutôt de créer des options. Je pense, comme je l'ai dit, qu'en ayant simplement un deuxième client pour notre pétrole brut, nous obtenons un meilleur prix de la part de notre premier client, en plus de pouvoir nous diversifier, mais ce n'est pas nécessairement une situation où il y a seulement deux choix. Je m'en remettrais aux spécialistes en matière d'extraction, mais je pense qu'il est juste de dire qu'il y a une certaine élasticité dans la dynamique de l'offre canadienne. Ainsi, si nous augmentons notre capacité d'exportation, ce n'est pas nécessairement un jeu à somme nulle. Donc, voilà.

Deuxièmement, et nous pourrons peut-être en reparler plus tard, mais je tiens à le préciser, car je pense que c'est très pertinent, il ne s'agit pas seulement d'économie. C'est aussi une question de diplomatie, et si nous considérons que le Canada devient plus important et plus désirable, à la fois en tant que fournisseur plus courtisé de notre apport énergétique critique, cela va augmenter notre attrait diplomatique et notre pertinence en général. À la fois avec les États-Unis, avec la Chine et, sans doute, avec les pays de l'Indo-Pacifique ou de l'Asie-Pacifique de manière plus générale. Si l'on part du principe que le Canada devient un fournisseur fiable d'un intrant essentiel en matière d'énergie et de sécurité pour le pays X, je pense qu'il est juste de supposer que notre capacité à faire progresser d'autres aspects de cette relation bilatérale s'en trouvera également améliorée. Je pense donc qu'il est très important de garder cela à l'esprit. Mais si nous voulons en arriver là, nous ne pouvons pas y arriver, je pense, sans nous pencher sur l'infrastructure. Il y a donc encore beaucoup de travail à faire. Je pense que TMX est un exemple de ce qui pourrait être. Vous avez parlé de GNL Canada. C'est un autre très bon exemple.

Si je peux me permettre, Debbie, je pense qu'il y a une anecdote intéressante. Ayant été en Chine, la plupart des infrastructures qui se trouvent à Kitimat aujourd'hui ont été construites dans le sud de la Chine. Il s'agit d'une infrastructure très coûteuse, très précise, à très grande échelle, et il n'y a qu'un seul endroit au monde où elle peut être construite, et c'est en Chine. Tout se passe désormais à Kitimat. Et tout est en ligne. Mais surtout, si l'on considère les actionnaires de ce projet. Il y a donc cinq actionnaires, en gros. Ces personnes viennent de Chine, de Corée, du Japon, de Malaisie et du Royaume-Uni et, par ricochet, le Canada, qui apporte son soutien en matière d'infrastructures, etc. Il y a donc six acteurs. Si vous regardez les dix dernières années… parce que ce projet est en cours depuis au moins dix ans. Au cours des dix dernières années, le Canada et la Chine ont connu des hauts et des bas. La Chine et le Japon ont connu des hauts et des bas. La Chine et la Corée ont connu des hauts et des bas. La Corée et le Japon ont connu des hauts et des bas. Il y a beaucoup de problèmes diplomatiques, et pourtant… d'après ce que j'ai compris en parlant avec le PDG et d'autres personnes impliquées, ce projet a été exécuté sans heurts. Le calendrier a été respecté pratiquement à la lettre. Le budget a été respecté. Pourquoi? Je pense que c'est parce qu'on a toutes et tous besoin d'énergie. Je pense que c'est un très bon exemple de la façon dont, si nous doublons nos capacités d'exportation d'énergie, nous pouvons en fait devenir un acteur beaucoup plus important sur le plan diplomatique et vraiment fournir (inaudible) à notre stratégie indopacifique et aux objectifs qu'ils poursuivent. Je pense donc qu'il est très important de garder cela à l'esprit. Je pourrais peut-être… Voyons s'il y a autre chose que j'aimerais mentionner. Je pense que je vais peut-être m'arrêter là.

Debbie Scharf : D'accord.

Philippe Rheault : S'il y a d'autres occasions de parler de ces sujets.

Debbie Scharf : Très bien. Vous m'entendez toujours?

Philippe Rheault : Oui.

Debbie Scharf : OK, très bien. Désolé, j'ai cru que mon microphone avait été déconnecté pendant un moment. Je vous remercie. C'était une réponse très perspicace. Et vous avez raison, le fait que tant de sociétés commerciales de ces différents pays investissent dans GNL, Canada One, étant un élément essentiel de l'infrastructure et de la sécurité énergétique pour tous ces pays, est un excellent exemple, et peut-être à l'avenir, et GNL Canada également, s'ils décident de faire cet investissement.

Je voulais simplement poursuivre ce sujet parce que je pense qu'il y a quelque chose à apprendre de l'Allemagne ici aussi. Christine, j'aimerais beaucoup que vous réagissiez à ce sujet. Les États-Unis reçoivent 92 % de l'énergie du Canada… des exportations de pétrole aujourd'hui. Donc en dehors de toutes les choses dont nous venons de parler, je pense que l'avenir peut être différent du passé, mais dans l'état actuel des choses, 92 % de nos exportations de pétrole. Encore une fois, avec cette dynamique avec les États-Unis, l'Allemagne doit faire face à une relation très dépendante de la Russie et doit réfléchir à la manière d'élargir sa base de coopération. Y a-t-il quelque chose que vous pouvez partager du point de vue de l'Allemagne et que le Canada peut prendre en compte alors que nous réfléchissons également à la manière d'élargir notre base énergétique?

Christine Wörlen : Oui, bien sûr. En Allemagne, les énergies renouvelables ont bénéficié d'un soutien supplémentaire en raison de la menace que fait peser la Russie sur notre approvisionnement. Je pense qu'il est très important de garder cela à l'esprit. Les énergies renouvelables sont donc un moyen d'être autonome. Bien sûr, si vous cherchez à remplacer vos exportations, si vous cherchez des revenus plutôt que l'autonomie, vous n'avez pas… vous avez beaucoup d'énergie de toute façon, qui vous est fournie par vous-même. Mais la diversification est une bonne technique clé à utiliser ici, parce que ce que nous avons fait lorsque nous essayions de nous passer du gaz russe, c'est que nous avons fermé un gazoduc et que l'autre gazoduc a explosé. Pendant longtemps, il y a eu un troisième gazoduc en direction de l'Europe centrale. Mais bien sûr, nous n'avons pas… nous n'étions plus censés acheter du pétrole et du gaz russes. Pour le pétrole et le gaz… pour le pétrole en tout cas, mais pour le gaz plus qu'auparavant, nous nous adressons désormais au marché mondial. Nous avons construit cinq terminaux pour le GNL, cinq au total, sur les côtes de la mer du Nord et de la mer Baltique. Nous avons acheté beaucoup de capacité en matière de (inaudible) et aussi beaucoup de gaz, du gaz naturel liquéfié (GNL) qui devait être acheminé à terre, ce qui nous a permis d'avoir plus d'indépendance en ce qui concerne les approvisionnements russes et de la fixation des prix par la Russie, et nous nous sommes alors tournés vers les marchés mondiaux du gaz. Nous devions donc également gérer la hausse mondiale des prix provoquée par une augmentation de la demande mondiale de gaz naturel. Cette hausse était en fait assez critique pour de nombreux pays. Ainsi, j'ai entendu le PDG de Shell expliquer qu'il devait maintenant augmenter sa capacité d'exploration gazière parce que, pendant la crise, il n'a pas pu approvisionner des marchés importants et cruciaux comme le Pakistan et le Bangladesh à des prix qu'ils auraient été en mesure de payer.

Les Allemand·es pouvaient payer, mais le gouvernement subventionnait également ce paiement de manière significative. Il s'agit donc d'une stratégie coûteuse pour diversifier nos importations, mais l'infrastructure est là. Donc, pour l'instant, à court terme, je dirais que le gaz canadien est mieux accueilli que le gaz russe ou le gaz américain. Nous avons actuellement un débat sur le fait qu'une grande partie des achats de gaz russe a été remplacée par des achats américains et nous craignons évidemment ce qui va se passer au niveau des exportations de gaz naturel américain. Pour nous, la diversification de nos importations est donc une stratégie très importante, mais je mettrais un peu de sel dans cette tasse de café en disant qu'à long terme, nous voulons décarboniser. Il ne faut donc pas compter sur nous pour les hydrocarbures pendant très longtemps. On a également tendance à juger le gaz et le pétrole, ainsi que l'hydrogène, en fonction de leur empreinte carbone lors de la production. Ainsi, le gaz de fracturation ou le pétrole dérivé des sables bitumineux risquent d'être dépourvus de priorité sur le marché européen ou de faire l'objet d'ajustements en fonction des émissions de carbone. Ce n'est donc pas quelque chose qui est activement discuté. Actuellement, c'est surtout l'hydrogène qui fait l'objet de discussions actives. Pour l'hydrogène, on a mis en place des règles très strictes dans l'Union européenne. Nous ne soutenons que ce que l'Union européenne appelle l'hydrogène vert. Cet hydrogène vert est soumis à des critères d'additionnalité très stricts. Il doit être produit dans des installations alimentées par des énergies renouvelables. Ces installations d'énergie renouvelable ne peuvent pas être utilisées à d'autres fins. Les législateurs·trices sont allé·es un peu trop loin dans ce règlement. Le but était de s'assurer que nous ne produisions pas d'hydrogène grâce aux subventions accordées aux énergies renouvelables.

Mais cela limite aussi, bien sûr, l'approvisionnement en hydrogène de l'Europe. Ce qui se passe actuellement à Bruxelles, c'est qu'il y a un grand débat sur la question de savoir s'il faut ou non assouplir cette règle et jusqu'où il faut l'assouplir. En outre, la question de savoir si l'hydrogène dit « bleu » doit également être admis sur le marché européen fait l'objet d'un vaste débat. L'hydrogène bleu de la palette de couleurs européenne est un hydrogène dérivé du gaz naturel et produit dans des conditions de captage et de stockage du carbone, de sorte que le carbone n'est pas émis dans l'atmosphère, mais qu'il est toujours dérivé du gaz naturel. L'opinion publique européenne et surtout allemande est donc très critique, mais je prévois qu'au moins une partie de l'hydrogène bleu sera importée sur le marché européen, toujours dans l'optique de passer tôt ou tard à l'hydrogène vert. D'un autre côté, je pense qu'il n'y a aucun moyen d'y échapper et que l'Union européenne ne pourra pas non plus l'éviter ou l'empêcher : il y aura un marché mondial de l'hydrogène, simplement de l'hydrogène non coloré, ou sur le marché de l'électricité, nous l'appellerions hydrogène gris, mais probablement (inaudible) l'hydrogène gris signifie quelque chose d'autre. Et puis, tôt ou tard, les marchés européens absorberont également cet hydrogène non coloré. Pourtant, à ce stade, il n'existe aucune réglementation ni aucun mécanisme de soutien pour cet hydrogène, mais c'est un domaine où je pense que la collaboration entre l'Europe et le Canada pourrait être explicitement lancée et être très bénéfique non seulement en termes de relations diplomatiques. Je pense que cette collaboration est splendide de toute façon, mais aussi, la coopération économique et l'intégration du Canada dans les mouvements des marchés européens, parce que je parle au nom de l'Allemagne et que nous avons 26 autres pays européens plus le Royaume-Uni, donc beaucoup de diplomatie à faire ici.

Debbie Scharf : Christine, c'est vraiment fascinant, et je dois dire que je pense que nous pourrions passer la prochaine heure à parler de l'hydrogène et de la manière dont on construit un tout nouveau marché autour d'une nouvelle marchandise et d'un nouveau produit qui a des caractéristiques différentes en termes d'intensité de carbone, différents vecteurs pour son transport, et différentes infrastructures requises, et j'ai moi-même travaillé dans le domaine de l'hydrogène pendant un certain nombre d'années. Ce sujet me fascine beaucoup, mais je sais que le Canada et l'Allemagne se sont engagés dans un partenariat qui vise à résoudre ces problèmes, à relever tous ces défis, un domaine vraiment fascinant. Mais avant d'aborder les questions de partenariat, je voudrais poser à Jorge une question semblable sur les perspectives énergétiques entre le Canada et Cuba. Nous avons un peu parlé… ou vous avez mentionné le rôle du Canada sur le marché cubain de l'énergie en ce qui concerne le gaz naturel, je pense que vous avez noté qu'il fournit l'une des sources d'énergie les plus stables du pays. Y a-t-il d'autres mesures à prendre pour encourager le partenariat énergétique entre ces deux pays?

Jorge Piñon : La population cubaine a traversé une période très difficile au cours des 10 à 15 dernières années, en particulier sous l'administration Obama, par exemple.. Le gouvernement cubain a été approché par de très nombreuses personnes et par des pays clés susceptibles de jouer un rôle, mais rien ne s'est passé. Raul Castro est âgé de 93 ans. Il ne reste que deux autres leaders historiques de la révolution, de l'attaque de 1957 à Santiago de Cuba. Alors que ces trois personnes, en particulier Raul Castro, ne sont plus là, la question que beaucoup d'entre nous se posent est de savoir si ce sera le catalyseur Est-ce que c'est ce qu'il faut à Cuba pour reconnaître soudainement que nous devons faire quelque chose? Quelqu'un doit être prêt à jouer ce rôle. Il se peut donc que le gouvernement canadien ne soit pas bien accueilli pour l'instant, mais il doit commencer à jouer ce rôle dès maintenant afin que, lorsque ces événements se produiront dans les deux ou trois prochaines années, il y ait une organisation, un groupe, un pays qui puisse jouer le rôle de médiateur entre les États-Unis et Cuba en particulier pour s'occuper de la loi Helms-Burton, qui constitue certainement un obstacle. Donc, encore une fois, oui, le Canada a un rôle à jouer, mais il doit faire preuve de patience. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais je m'en réjouis. Je pense que beaucoup d'entre nous apprécieront que ce rôle soit joué par le Canada.

Debbie Scharf : Merci, Jorge. Je voulais revenir sur ce sujet. Je voulais revenir sur la question des coûts de l'énergie et, faute de mieux, sur une sorte de licence sociale accordée par les populations des différents pays confrontés à des coûts énergétiques plus élevés dans le contexte de certaines des transitions dont nous parlons. Il s'agit certainement d'un problème au Canada, où les Canadiennes et Canadiens en sont venus à s'attendre à des coûts énergétiques assez bas et où l'on pense aux investissements très importants qui doivent être réalisés. Christine en a parlé un peu, Philippe, vous en avez parlé un peu, et Jorge, bien sûr, a presque reconstruit tout le système à Cuba, semble-t-il. Comment les gouvernements de ces trois pays ont-ils fait face et géré l'évolution ou l'augmentation des coûts de l'énergie avec la population de ces pays pour être en mesure de faire avancer ces politiques avec succès? Et j'aimerais entendre quelques points de vue à ce sujet. Jorge, on vous voit grand à l'écran. Je vais donc commencer par vous, puis j'entendrai peut-être Philippe et Christine par la suite à ce sujet.

Jorge Piñon : Les entreprises allemandes, en fait Siemens ainsi que Total, la société française, ont passé environ un an à Cuba en 2018 pour étudier un certain nombre de projets, des projets en matière de GNL. Et à la fin, les projets étaient réalisables. Ils étaient bons. Ils sont logiques. Tout le monde était d'accord jusqu'à ce que la question se pose de savoir qui va payer. Le gouvernement cubain est en faillite, il n'a donc pas d'argent et les consommateurs·trices cubain·es sont également en faillite. Ces personnes n'ont pas d'argent pour payer le coût réel d'une énergie propre et fiable. Cuba a donc un très, très grand défi à relever, une montagne devant elle pour pouvoir s'offrir une énergie propre et fiable. Encore une fois, n'oubliez pas qu'il s'agit d'un terrain vierge. Siemens et Total ont notamment constaté que bon nombre des sites où se trouvent les centrales thermoélectriques cubaines actuelles sont très pollués. Le sol est tellement pollué par des métaux comme le vanadium, par exemple, qu'ils ne veulent même pas y toucher. Ainsi, la plupart des grands projets futurs, en supposant qu'il s'agisse de projets en matière de GNL, sont des projets entièrement nouveaux, car aucune des huit installations existantes ne peut être réutilisée en raison du risque de contamination du sol et du sous-sol. C'est donc un véritable défi. Encore une fois, Cuba ne peut pas s'adresser à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international (FMI) ou à la Banque interaméricaine de développement parce que le pays n'y est pas autorisé et qu'il ne respecte pas les règles de ces banques. Il faudra des années à Cuba pour mettre de l'ordre dans ses affaires et permettre à cette institution financière multinationale ou multilatérale de lui prêter les 5 à 8 milliards de dollars dont elle a besoin.

Debbie Scharf : Ce sont là des défis très, très importants, Jorge, pour le pays. Je vous remercie donc pour ces remarques. Christine, je vais peut-être vous laisser la parole si vous avez des réflexions à faire sur les coûts de l'énergie.

Christine Wörlen : Nous avons eu le choc des prix, bien sûr, à cause de la guerre en Russie et le gouvernement a dû réagir très rapidement. C'est ce qu'il a fait, comme je vous l'ai dit, en se diversifiant dans le secteur du GNL, en construisant ces cinq terminaux de GNL. Il l'a également fait par une mesure peu élégante qui consiste à promettre d'énormes quantités de subventions aux consommateurs·trices afin de les réconforter et de leur éviter d'avoir à affronter un hiver froid. Je pense que c'est une bonne chose pour le sentiment général. Quoi qu'il en soit, la guerre a été une énorme perturbation, et l'est toujours, ainsi qu'un énorme risque et un facteur de peur. Donc, au moins de ce côté, les gens se sentent satisfaits. Malheureusement, comme c'est la mode en Allemagne, le mécanisme par lequel cela a été mis en œuvre était extrêmement compliqué et bureaucratique. Je ne suis donc pas sûre que beaucoup de gens aient réellement bénéficié de cette subvention. Il n'a pas été fait d'une manière reconnaissable par la plupart des gens. Ainsi, dans l'ensemble, le choc des prix pour la population a été élevé et fort, mais gérable pour la plupart… pour tout le monde. L'industrie souffre encore de ce choc des prix. La densité ou la profondeur du choc s'explique également par le fait que la centrale électrique marginale sur le marché allemand de l'électricité est une centrale à gaz, ce qui signifie qu'une hausse du prix du gaz se répercute à raison de 1:1 sur chaque kilowattheure d'électricité vendu sur le marché allemand. L'industrie souffre encore de ces deux chocs et demande au nouveau gouvernement de lui accorder davantage de subventions. Une solution plus élégante a été proposée par l'Union européenne. L'Union européenne a déclaré qu'elle allait plafonner le prix d'achat du gaz et signaler aux marchés mondiaux qu'elle n'achèterait pas de gaz au-delà d'un certain prix. Le gouvernement allemand n'a pas fait confiance à cette mesure. Je ne sais pas pourquoi. Nous constatons que dès que… et donc, ils ont bloqué cette mesure pendant longtemps. Nous constatons que dès que le public allemand a abandonné sa résistance à cette mesure, la hausse des prix du gaz sur le marché mondial s'est ralentie, ce qui indique que l'Union européenne dispose d'un pouvoir de fixation des prix en fonction de la demande et qu'elle devrait l'utiliser si elle en a besoin.

Deuxièmement, en Allemagne en particulier, nous visons… et dans toute l'Europe, nous visons un objectif à long terme de marchés de l'électricité purement renouvelables, 100 % d'énergies renouvelables sur le marché. Et pour des raisons liées à la structure actuelle du système électrique, il n'est plus possible d'avoir un signal de prix lorsque nous avons un marché de l'électricité 100 % renouvelable. Le marché actuel de l'électricité doit donc être réformé de toute façon, et je ne suis pas sûr que les gens y réfléchissent déjà de manière suffisamment stratégique. Nous voyons certains aspects d'une discussion sur une nouvelle configuration du marché de l'électricité, mais c'est une chose que le gouvernement allemand devrait prendre en charge avec beaucoup plus d'élan qu'il n'en met actuellement dans ce domaine. Nous avons besoin d'un marché du secteur de l'électricité… d'une réforme du marché de l'électricité. Nous avons également besoin d'une réforme des redevances d'utilisation des réseaux. Cependant, même avec ces deux réformes, nous devrons faire face à d'importants investissements dans la transformation de nos infrastructures. Pour cela, nous devrions également développer certains instruments du marché des capitaux qui nous aident à maintenir le coût du capital à un niveau bas. Je veux dire par là que l'Allemagne est un environnement d'investissement très sûr. L'infrastructure est un investissement très sûr. La plupart des infrastructures sont même réglementées, et lorsqu'elles ne le sont pas, nous devrions les réglementer, car cela permet de réduire les coûts d'investissement. Et en fin de compte, cela réduit le coût pour le consommateur. Nous avons donc mis au point plusieurs modèles à cet effet. Actuellement, par exemple, l'État du Schleswig-Holstein, en Allemagne, est en train de développer un fonds de capital énergétique local dans le but de maintenir le capital disponible pour les investissements, par exemple, dans les réseaux de chauffage urbain ou les réseaux électriques, mais en même temps à un coût de capital abordable et faible, de sorte qu'en fin de compte, les marchés de l'énergie ne deviennent pas fous et que les gens puissent profiter d'une énergie abordable.

Debbie Scharf : Très intéressant. Ultérieurement, nous reviendrons sur le financement et les différents outils d'investissement, c'est un autre sujet très intéressant, mais je suis vraiment curieuse d'entendre parler d'un pays très différent, la Chine. Nous avons parlé un peu de ce que la population est prête à donner par rapport à ce qu'elle reçoit du gouvernement. Comment cette idée de coût de l'énergie se traduit-elle dans le contexte de la Chine?

Philippe Rheault : C'est une variable importante. Tout d'abord, pour la compétitivité économique de la Chine. La Chine est le plus grand exportateur de produits manufacturés au monde. L'Allemagne est également un acteur important, mais la Chine occupe la première place. C'est l'usine du monde dans de nombreux domaines. Par conséquent, si le coût de l'énergie augmente, la compétitivité… la position concurrentielle diminue, et ce n'est pas comme si la Chine avait une si longue piste d'atterrissage. Beaucoup d'autres pays essaient de s'approcher de ce que la Chine a à offrir, en particulier en Asie du Sud-Est, où elle est un pays concurrent important. Il s'agit donc d'un domaine clé. Et si l'économie ralentit, alors vous avez à faire face à des problèmes de sécurité nationale et de stabilité sociale. De ce point de vue, il s'agit d'une variable clé. Et comme nous l'avons mentionné plus tôt, le gouvernement fait un pari. Ce pari consiste à dire que d'ici 2060 environ, la proposition de valeur des énergies renouvelables et des technologies propres sera telle que nous ne parlerons plus de cette question. Mais en attendant, on doit trouver une solution pour la phase de transition et cette transition ne se fera pas à n'importe quel prix. Qu'est-ce que cela signifie à court terme? Cela signifie qu'il faut continuer à dépendre de l'énergie produite par les centrales au charbon. Cela signifie également qu'il faut essayer d'obtenir autant de pétrole bon marché que possible, non seulement de la Russie, mais aussi d'endroits comme le Venezuela et l'Iran qui, en raison des sanctions américaines, constituent une proposition de valeur assez intéressante du point de vue de la Chine.

Je voudrais juste ajouter, puisque vous parliez du fait que la Chine est un pays différent, qu'il est également intéressant d'examiner… la façon dont elle effectue sa transition vers l'énergie propre a également un coût. Parce que ce projet est piloté par l'État. Il est piloté par le gouvernement central. L'avantage est que la Chine a prouvé par le passé que lorsqu'elle fixe des priorités nationales, l'ensemble du système travaille pour les réaliser, mais pas nécessairement de la manière la plus efficace. Il s'agit donc d'un surinvestissement. Les gouvernements infranationaux ont en quelque sorte pris exemple sur Pékin et se font concurrence en essayant d'élaborer différents projets. Les entreprises d'État ont leur propre agenda et elles essaient de le faire avancer en fonction de leurs priorités nationales, etc. Ainsi, le retour sur investissement de votre capital est peut-être plus faible pour ce qui est d'atteindre l'objectif final. Il s'agit donc d'un pari intéressant. Je pense que c'est le revers de l'équation des coûts lorsqu'il s'agit de la Chine. C'est donc un peu l'image inversée des défis que nous devons relever en Allemagne ou au Canada. Et je pense qu'en réfléchissant à notre propre trajectoire, nous pourrions peut-être essayer de trouver… c'est peut-être une conversation pour un autre jour, mais essayons de trouver des moyens de choisir certains aspects du modèle chinois que nous pourrions intégrer dans notre système, tout en conservant ce type de discipline de marché qui permet un déploiement plus efficace.

Debbie Scharf : Oui, et vous avez abordé une autre question que j'avais, mais je pense que vous y avez très bien répondu, à savoir les avantages et les inconvénients des approches basées sur le marché par rapport aux approches basées sur l'État, et il semble qu'il y ait des avantages et des inconvénients dans chaque cas, et je voudrais que vous me disiez, comment trouver le juste milieu, comment prendre le meilleur de chaque type de modèle pour trouver la bonne voie? Cela m'amène à ma prochaine question, car nous avons beaucoup parlé des défis à relever aujourd'hui pour réagir à la dynamique mondiale. Mais si nous nous projetons dans 20 ans, peut-être même en 2060, 2050/2060, nous aimerions connaître votre point de vue sur l'avenir énergétique de la Chine, de l'Allemagne et de Cuba, sur la base de votre compréhension du contexte des pays dans lesquels vous êtes experts. Et donc, à quoi ressemble 2050 en Chine? Quelle est la situation? Les choses se sont-elles déroulées de manière mesurée? Était-ce un peu chaotique? Nous aimerions donc connaître certains points de vue. Et Philippe, vous passez en premier, on vous voit à l'écran.

Philippe Rheault : Merci. D'accord, je vais peut-être insister à nouveau sur certains points que j'ai déjà soulevés, mais je pense qu'il y en a aussi quelques-uns de nouveaux. Tout d'abord, comme nous l'avons déjà exploré, je pense que la Chine est incontestablement un leader technologique dans de nombreux domaines, et elle sera… et elle est en bonne voie pour occuper une position dominante. Cela signifie qu'elle va récolter des avantages commerciaux, des avantages en termes de pouvoir de convaincre, des avantages en termes d'influence dans le Sud et toutes sortes d'avantages marginaux en essayant de maintenir cette position. Le Canada, l'Amérique du Nord et l'Europe pourraient trouver des moyens de s'imposer. Mais il est certain qu'il doit y avoir un sentiment d'urgence lorsque l'on regarde l'orientation de la Chine dans ce domaine. Ainsi, si l'on se projette dans 20 ans, je pense qu'il est juste de dire que ce pays sera vraiment l'un des leaders de la transition énergétique. Les données sont claires. Même dans les scénarios les plus pessimistes, au moins 50 % de l'énergie chinoise proviendra de sources non fossiles. L'utilisation du charbon a déjà atteint son maximum. L'empreinte carbone de la Chine a en fait atteint son maximum plus tôt que prévu. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a donc en quelque sorte approuvé ces projections, estimant qu'une trajectoire descendante s'amorce déjà. C'est donc une excellente chose.

Nous avons parlé de l'hydrogène. Je ne m'étendrai pas sur le sujet, mais l'Allemagne est certainement un acteur important, mais la Chine est également un leader technologique dans ce domaine. Ayant travaillé avec des entreprises comme Ballard et d'autres qui sont également présentes en Chine, on se rend compte que la Chine est un acteur redoutable dans ce domaine également, et si l'on considère d'autres facteurs que je ne mentionnerai que parce qu'ils contribuent à donner une image plus large, la démographie, par exemple, n'est-elle pas un facteur important? Ainsi, en Chine, vous serez… dans 20 ans, vous verrez une Chine… je n'ai pas les chiffres, mais disons qu'elle sera proche de… elle sera en dessous du milliard d'habitants, peut-être pas dans 20 ans, mais dans 30 ans, elle aura perdu trois ou quatre cents millions d'habitants. Cela permettra de réduire la pression écologique et énergétique à laquelle le pays est confronté. C'est l'un des pays les plus avancés en termes de robotisation et d'automatisation de la fabrication, avec une efficacité énergétique accrue, etc. Il y a donc de nombreux effets bénéfiques, d'une certaine manière. Tous ces éléments sont donc intéressants.

Et si je peux me permettre, j'ajouterai un dernier point. Il s'agit du changement climatique. Comme nous ne disposons que d'un temps limité, je n'ai pas beaucoup parlé de l'hydroélectricité en Chine ou du nucléaire en général, mais l'hydroélectricité reste un élément clé de l'équation. Pour la Chine… et d'où vient son électricité? La majeure partie provient de l'eau de ces grands fleuves qui coulent du plateau tibétain. Et ces fleuves, dont certains, comme le Yangzi ou le fleuve Jaune, restent en Chine, tandis que d'autres, comme le Mékong ou les sources qui se jettent en Inde, s'écoulent vers d'autres endroits. La région du delta du Mékong dépend fortement de cette eau, tant pour l'énergie que pour la subsistance, la nourriture, etc. Selon certaines projections, ces flux d'eau sont assez importants à l'heure actuelle, mais c'est à cause de la fonte massive des glaciers. Dans 20 ans, la situation pourrait s'être inversée. Il est difficile de spéculer sur ce qui pourrait se passer, mais on peut imaginer des tensions géopolitiques à l'horizon si la Chine détient les clés de l'approvisionnement énergétique et alimentaire indirect de l'Inde et de toute l'Asie du Sud-Est. Le changement climatique est donc (inaudible) en termes d'hydroélectricité et de sa place dans tout cela, ainsi que de certaines ramifications géopolitiques. Il y a donc beaucoup de choses auxquelles penser.

Debbie Scharf : Absolument. Je pense que la Chine, d'après tout ce que vous avez dit, va jouer un rôle de premier plan dans pratiquement tous les aspects du système énergétique, que ce soit du point de vue de la technologie, de la production ou des émissions de gaz à effet de serre. Il est certain qu'elle continuera à jouer ce rôle de premier plan au niveau mondial. Je vous remercie. Je vais laisser la parole à Christine pour quelques réflexions.

Christine Wörlen : Oui, permettez-moi de poursuivre sur ce point, également du point de vue de l'information et du point de vue scientifique. Récemment, des publications, je crois que c'était dans le Financial Times, ont indiqué que l'Europe, et je crois même les États-Unis, ont perdu tous les éléments de leadership, tous les leaders technologiques individuels dans les secteurs des technologies propres, au profit de la Chine. Nous n'en parlons pas souvent, mais nous devrions le faire. En fait, même pour les électrolyseurs, Philippe, je ne pense pas que l'Allemagne soit nécessairement à la pointe de la technologie dans ce domaine. Tout se passe en Chine. Les batteries, comme vous l'avez mentionné, mais aussi (inaudible), la conduite automatique, même la façon dont on perçoit une voiture est différente aujourd'hui, car les véhicules électriques sont beaucoup plus pertinents là-bas qu'en Europe, par exemple. L'attitude à l'égard d'une voiture et les exigences que l'on a à l'égard d'une voiture ont changé. La voiture est désormais un espace de divertissement en mouvement, alors qu'en Allemagne, les gens sont encore très attachés à la vitesse et au nombre de coups par minute. Ce n'est plus un sujet de préoccupation pour les conducteurs·trices en Chine. Quoi qu'il en soit, en ce qui concerne l'Europe, je pense que l'évolution sera moins chaotique qu'on ne le pense. Nous avons connu quelques années chaotiques, mais nous sommes toujours debout et nous continuons à fonctionner. Tout, comme vous l'avez dit, la sécurité énergétique, est donnée. Nous avons mis en place un certain nombre de mesures de sécurité, notamment en augmentant le stockage du carbone, et nous devrons procéder aux réformes dont j'ai parlé. Nous aurons un réseau électrique européen mieux intégré. Nous aurons de plus en plus d'infrastructures, notamment le réseau d'hydrogène dont j'ai parlé. Nous aurons probablement aussi un réseau de dioxyde de carbone… Je ne suis pas sûre qu'il s'agisse d'un réseau, mais d'une sorte de système de canalisation qui acheminera le dioxyde de carbone vers des lieux de stockage sûrs, même si CSC fait l'objet d'un vif débat. Si le Canada dispose d'un système de stockage sûr pour le carbone, il s'agit également d'un domaine de coopération.

On verra une utilisation stable de l'énergie nucléaire, même si de nombreuses personnes parlent d'une augmentation de cette énergie. La planification, l'octroi de permis et la construction d'une centrale nucléaire prennent beaucoup de temps. Ainsi, dans 20 ans, nous aurons peut-être deux usines supplémentaires. D'autres usines pourraient prendre leur retraite. Il n'y a pas de boom nucléaire comme on le prédit actuellement, mais nous aurons une situation très différente en termes de production d'électricité renouvelable, par exemple. En effet, grâce à l'électricité renouvelable, en particulier l'énergie solaire photovoltaïque, tout le monde peut produire de l'électricité renouvelable sur son toit. Et pour l'Allemagne, ces énergies offrent des possibilités dont on n'a pas parlé aujourd'hui. Nous ne les avons même pas étudiés de près parce que nous sommes si étroitement réglementés et il est très difficile d'entrer dans une jungle bureaucratique si l'on en fait trop, mais il faut certainement réduire cette paperasserie et passer à un domaine où les panneaux solaires photovoltaïques sont installés sur tous les toits et alimentent également de nombreux systèmes de chauffage. Nous disposerons donc d'un important stockage de chaleur, mais aussi d'un autre élément dont personne ne parle, à savoir le stockage saisonnier de la chaleur. Nous utiliserons la chaleur et le rayonnement solaire comme source d'énergie de l'été à l'hiver, et de nombreuses infrastructures seront nécessaires à cet effet. Mais dans l'ensemble, elle aura le même aspect qu'aujourd'hui.

Debbie Scharf : Fantastique. Jorge, pour prédire l'avenir énergétique de Cuba.

Christine Wörlen : J'y vois une bonne et une mauvaise vision.

Debbie Scharf : (rires)

Jorge Piñon : Je sais, je sais. Je vais vous dire, Debbie, si j'avais une boule de cristal, mon problème n'est pas dans cinq ou dix ans. Mon défi est de savoir ce que nous aurons à la fin de l'année. C'est dire à quel point la situation est critique et difficile. Le système s'effondre totalement et tout ce que vous introduisez pourrait être une technologie dépassée dans les cinq ou dix prochaines années. Vous parlez de l'hydrogène. C'est comme si je parlais d'aller sur Mars. N'oubliez pas que, même avec 24 % d'énergies renouvelables, il reste encore 60 % de combustibles fossiles. C'est d'ailleurs l'alternative. Donc, non, notre situation est totalement différente.

Philippe Rheault : Mais il y a peut-être une lueur d'espoir, Jorge, juste pour essayer de mettre une lueur d'espoir sur les choses. Si la Chine connaît un tel succès dans le domaine des énergies renouvelables, c'est en partie parce qu'elle a eu l'occasion de sauter certaines des approches héritées de l'Occident. Qu'il s'agisse de ne pas consacrer tout le temps nécessaire au développement de l'expertise en matière de moteurs à combustion interne dont dispose, par exemple, l'Allemagne, ou de ne pas commettre les mêmes erreurs en termes de déploiement des réseaux, en adoptant principalement des utilisateurs précoces sans avoir à supporter les coûts de la transition. Je m'interroge donc… désolé, Debbie, mais j'essaie d'être optimiste pour Cuba, car ma première affectation en tant que diplomate a eu lieu à La Havane, et je comprends très bien certains des problèmes qui s'y posent. Je me demande s'il ne s'agit pas également d'une possibilité, car il n'y a pas beaucoup de coûts irrécupérables. Et peut-être que si des pays comme la Chine et l'Occident se tournent vers des technologies vertes plus récentes et plus efficaces, Cuba pourra participer sans avoir à subir certains contrecoups. Pensez-vous que cela soit possible?

Jorge Piñon : Philippe, c'était le problème avec le gouvernement chinois. Je veux dire qu'il était frustré par le gouvernement cubain et qu'il l'est toujours parce que deux des projets Keystone, le projet éolien et le projet de biomasse, qui pourraient être le catalyseur qui lancera tout ce processus de construction de la pyramide dont nous avons besoin, sont en cours depuis plus de dix ans et ne sont toujours pas en ligne. Une fois encore, j'insiste sur le fait qu'il s'agit de projets financés à 100 % par la Chine et faisant appel à 100 % de technologies chinoises. Aucune influence extérieure ne retenait ces projets, et la Chine était très, très frustrée. Nous avons aujourd'hui à Cuba une mentalité de haute direction qu'il sera très, très difficile de changer, et je pense qu'au cours des deux ou trois prochaines années, la question est… et d'ailleurs, il n'y a pas de marqueur. Cuba n'a pas de marqueur en ce qui concerne les dirigeant·es. Qui pouvez-vous consulter? Les deux seuls : l'église ou l'armée? Ce sont les deux seules institutions à Cuba aujourd'hui qui peuvent jouer un rôle dans les trois, cinq ou dix prochaines années, et j'insiste encore une fois sur le Canada. Le Canada a un rôle à jouer. Il faut être patient. Mais lorsque le changement se produit, lorsque ce marché commence à s'ouvrir, quelqu'un doit être là pour leur tenir la main, et je pense que cela pourrait très bien être le Canada.

Debbie Scharf : Jorge, quelle bonne façon de terminer notre séance de questions-réponses, car nous sommes juste à l'heure. Il a été très intéressant de participer à cette conversation. Je me sens vraiment privilégiée d'avoir pu modérer la séance ici aujourd'hui. C'est en fait la conclusion de la discussion d'aujourd'hui. Je voudrais dire, en mon nom et au nom de l'équipe organisatrice de l'École de la fonction publique du Canada, que je tiens à remercier personnellement Philippe, Christine et Jorge d'avoir participé à cette conversation très importante. Je pense, Jorge, que les fonctionnaires au Canada observeront le secteur cubain de l'énergie avec un nouvel intérêt accru, notamment à la suite de certaines des idées que vous avez transmises aujourd'hui. Si vous souhaitez en savoir plus sur le rôle clé que joue l'énergie au Canada et sur les défis et possibilités énergétiques auxquels notre pays est confronté, gardez un œil sur le site Web de l'École pour les futurs événements et produits qui feront partie de cette série, et je voulais juste noter que les présentations des intervenant·es et le document d'information supplémentaire en particulier sur la situation énergétique cubaine, pour les personnes qui sont intéressées, seront disponibles dans Brightspace sous la rubrique « Ressources ». Sur ce, je vous remercie encore une fois de votre participation à notre événement, et je vous souhaite à toutes et tous une merveilleuse journée.

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